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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 09:26

 

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La parution en novembre 1919 de Irish Impressions, récit d’un voyage de Chesterton en Irlande, entraîne une question : pourquoi l’écrivain se rendit-il dans ce pays si particulier, alors sous domination britannique ?

On l’a dit, le motif premier de ce voyage est une campagne de recrutement pour l’armée britannique qui se bat alors sur le front en France et qui a besoin de renforts. En 1914, John Redmond avait convaincu une partie des Irish Volunteers, une milice autonomiste, de former un corps expéditionnaire rattaché à l’armée britannique. Les National Volunteers – ce fut leur nom – allèrent donc combattre en France, démontrant la vaillance des Irlandais. Mais ce premier apport irlandais était considéré comme insuffisant. De plus, les Britanniques refusèrent de constituer des régiments uniquement irlandais et disséminèrent les volontaires dans des différentes unités. C’est donc pour convaincre à nouveau des Irlandais de se battre contre la « barbarie prussienne » que Chesterton effectue ce voyage. C’est du moins le motif officiel. Il estime que le soulèvement de Pâques 1916 a été essentiellement un fait dublinois et qu’il n’a pas de conséquences politiques majeures, ce en quoi il se trompe.

Mais Chesterton veut aussi découvrir ce pays car c’est la première fois qu’il s’y rend. Il admire les Irlandais, notamment ceux qu’il a côtoyés à Londres et entend découvrir ce peuple sur ses terres même. Il se montre aussi très favorable au Home Rule, c’est-à-dire à l’idée d’une certaine autonomie irlandaise qui s’incarnerait par un Parlement national à Dublin, mais rattaché à la Grande-Bretagne.

Pour le guider pendant son voyage, il est accompagné par Horace Plunkett, une figure importante de l’Irlande du début du XXe siècle.

Né en 1854, exactement vingt ans avant Chesterton, Sir Horace Plunkett, après des études à Oxford, est retourné définitivement vivre en Irlande en 1889. Élu député unioniste à partir de 1892, siège qu’il perd en 1900, Horace Plunkett est un chaud partisan du Home Rule, projet qu’il soutiendra à travers la fondation de l'Irish Dominion League. Mais c’est aussi l’artisan d’une profonde réforme qui touche l’Irlande : la coopération agricole. Il fonde en 1894, l'Irish Agricultural Organisation Society (IAOS). Sous son impulsion également, le Parlement établit, à partir de 1899, un ministère de l'Agriculture et de l'Enseignement technique d'Irlande dont il est nommé vice-président. Comme chef de file de la coopération agricole, il travaille ardemment à l’accession à la propriété des petits fermiers irlandais, dépossédés par les grands propriétaires angle-irlandais ou tout simplement anglais. Un premier pas avait été fait dans ce sens en 1885 par l’Ashbourne’s Land Act, qui sera complété en 1903 par Wyndham’s Land Act. De son côté, Horace Plunkett entendait appuyer la reconstruction d’une Irlande autonome sur deux principes : le « self-help » (pas d’intervention de l’État) et le « mutual help » (la coopération mutuelle). Les points de rencontre avec le distributisme de Chesterton sont évidents. Les deux hommes étaient sur la même longueur d’ondes.

Alors qu’Horace Plunkett guide Chesterton en Irlande, il est étrange qu’il ne l’éclaire pas davantage sur l’impact très fort des Pâques sanglantes de 1916. Même si pour sa part il est resté dans la légalité et soutien la solution du Home Rule, Horace Plunkett ne peut être indifférent à cet épisode tragique de la récente histoire irlandaise. Son propre fils Joseph fut l’un des signataires de la déclaration d’indépendance des Républicains irlandais au début du soulèvement. Il est l’une des grandes figures de cet Easter Rising, qui n’en manque d’ailleurs pas. Joseph Plunkett était un intellectuel et un poète. Bien que tuberculeux, il participa néanmoins aux combats et il fut arrêté lors de la reddition générale des insurgés. Emprisonné dans la prison de Kilmainham Gaol, il y épousa Grace Gifford la veille de son exécution le 4 mai 1916. Pour la petite histoire, Grace Gifford était une ancienne élève de Slade School of art de Londres comme Chesterton.

Contrairement pourtant à sa condisciple, qui en mémoire de son jeune mari fusillé par les Britanniques adoptera une attitude intransigeante, Chesterton est un partisan du Home Rule. Il l’est d’autant plus qu’il voit en Irlande un pays fidèle à ses traditions catholiques (il a des mots sévères pour les Protestants d’Ulster), qui a retrouvé sa dignité par la diffusion large de la propriété agricole, qui a favorisé la vie de famille et a préféré la frugalité heureuse à l’adoration de Mammon, en s’appuyant sur une société dont les piliers, outre l’Église, sont le foyer familial, le village et l’agriculture. Une Irlande qui est tout sauf puritaine comme le montrent ses Pubs où l’on chante encore en buvant joyeusement une bière du pays.

Malgré le climat tragique dans lequel il s’insère – la Grande Guerre et les lendemains du soulèvement républicain irlandais –, Irish Impressions est un récit vif, plein d’entrains, bienveillant envers ce peuple qu’il découvre et dont il perçoit très bien qu’il est l’un des plus révolutionnaires en ce qui concerne la question de l’État et l’un des plus conservateurs au sujet de la famille. C’est aussi en patriote anglais que Chesterton visite l’Irlande et qu’il comprend le patriotisme irlandais. Ce qui lui permet d’inviter ses compatriotes à respecter l’âme de l’Irlande. 

À ce jour, Irish Impressions de Chesterton n'a pas connu de traduction française. Il a été en revanche réédité dans sa version anglaise par IHS Press, avec une très intéressante introduction du professeur Dermot Quinn, membre du Chesterton Institute et professeur à Seton Hall University (USA).

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Published by Les amis de Chesterton - dans La malle des livres de GKC
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