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5 mai 2008 1 05 /05 /mai /2008 00:00
Si Orthodoxie paraît en Angleterre en 1908, la première édition française voit le jour en 1923, un an après la conversion de Chesterton au catholicisme. La traduction est réalisée par Charles Grolleau et le livre est précédé d'une préface du père Joseph de Tonquédec, préface que l'on retrouvera ci-dessous. Comme il le signale lui-même dans son texte, le père de Tonquédec est déjà l'auteur d'un livre sur l'écrivain. Depuis plusieurs années, Chesterton le séduit et l'agace. Il n'entre pas entièrement dans ses catégories thomistes; il échappe surtout à une approche froidement cartésienne. On retrouve dans la préface de 1923 ce balancement du livre de 1920. C'est le jugement d'un théologien de l'époque que l'on découvrira donc ici.


Il est sans doute inutile de présenter G. K. Chesterton aux lecteurs français. D'excellents interprètes l'ont mis à même de se faire entendre dans notre langue, et l'on peut désormais chez nous le juger d'après nature. La traduction de son meilleur ouvrage, Orthodoxy, qui parait au lendemain de son entrée dans l'Eglise catholique, sur les frontières de laquelle il hésita si longtemps achèvera de le faire connaître et de rendre familière, dans notre république des lettres, cette pittoresque silhouette.
Orthodoxy présente d'abord l'intérêt d'être un fragment d'histoire personnelle, un relevé partiel du chemin que Chesterton, « païen à douze ans et agnostique à seize », a fait pour venir à la foi. De telles confessions sont précieuses, à condition qu'on ne les prenne pas pour des traités d'apologétique, qu'on n'essaie pas de solidifier en arguments de portée générale les phases fuyantes d'une histoire individuelle, à condition encore qu'on analyse et critique ces pièces, en se souvenant qu'elles ne disent pas tout, qu'elles ne peuvent pas tout dire, et que, surtout s'il s'agit d'un homme à idées et à système, la théorie a bien pu pétrir inconsciemment l'histoire à son image. Moyennant cette méthode, il ne sera jamais oiseux d'observer de très près les mouvements et les réactions d'une âme à l'égard de la vérité religieuse.
L'effort d'accommodation que l'esprit aura fait pour démêler les événements et leur donner leur véritable valeur ne les rendra pas moins dramatiques : on ne perd jamais rien à voir clair.
Mais d'autre part, dans Orthodoxy, Chesterton raisonne beaucoup, encore plus qu'il ne se décrit, et c'est même le plus souvent par l'allure et la qualité de son raisonnement que, sans le vouloir, il se peint le mieux. Cet ennemi de la logique “spéculative” est, comme il arrive d'ordinaire, un dialecticien fougueux. Et voici apparaître un nouvel intérêt de son livre. Orthodoxy foisonne d'idées, de vues, de théories ; il provoque perpétuellement à la réflexion et à la discussion. Dans celle forêt dense, on ne peut faire un pas sans voir pendre aux lianes entrelacées quelque fleur d'un coloris violent, quelque fruit aux formes exotiques, qui sollicitent le regard et la main : et l'on n'en sort jamais sans avoir fait butin. Comme tous les ouvrages de Chesterton Orthodoxy est un livre riche.
En dépit du titre, qu'expliquent des circonstances particulières, qu'on ne cherche donc pas ici une somme de l'orthodoxie catholique, ni même un précis de l'apologétique orthodoxe. Qu'on veuille bien se souvenir que le livre a été composé longtemps avant le « passage à Rome » de son auteur. Qu'on n'affuble pas ce gros Anglais jovial et enclin à la mystification, de la chappe des Pères de l'Eglise; quon n'érige pas ses propos abondants et savoureux en formules de théologie. Père de l'Eglise, il ne l'est ni plus ni moins que Péguy, Hello, Huysmans ou Léon Bloy : il y prétend moins qu'eux, moins surtout que le dernier, ne se souciant point de dogmatiser ex cathedra, mais jouissant du plaisir d'exposer, avec une verve furibonde, ses vues personnelles, et les donnant comme telles. Les idées qu'il jette à la volée demandent par conséquent à être criblées. Identifter la sagesse divine au caprice et l'ordre de la nature au merveilleux des contes de fées, ferrailler au nom de la foi contre la raison raisonnante et la science, faire de Jésus-Christ le patron de tous les révolutionnaires, et du suffrage universel un procédé spécifiquement chrétien, mettre dans le même casier de l'esprit la croyance au miracle et la croyance à la découverte de l'Amérique : tout cela n'est peut-être pas si « orthodoxe » que l'auteur se l'imagine. J'ai essayé ailleurs de faire ce criblage des idées fondamentales de Chesterton; il m'a semblé que, saines et robustes, pour la plupart, en leurs racines, elles s'effilent et s'étirent parfois en floraisons forcées et grêles. Je n'ai pas à reprendre ici celle discussion, que ceux qu'elle intéresserait trouveront en son lieu (1).
Je préfère redire, que, triage fait, il reste d'Orthodoxy un trésor. Quelques aspects du christianisme authentique y sont mis dans une lumière neuve et vigoureuse : en particulier ce que Chesterton appelle son « romantisme», c'est-à-dire en somme son caractère poétique, extrême, enthousiaste, infiniment éloigné des platitudes d'une religion naturelle ou rationnelle. Ceci est un apport valable à l'apologétique éternelle.
Bref, sans égaler le moins du monde Chesterton à Pascal, on peut dire qu'Orthodoxy rendra au penseur chrétien le même genre de service que les Pensées, et lui procurera un plaisir analogue. Ni d'un côté, ni de l'autre nous n'avons une complète et impeccable apologie de la religion catholique (Pascal fidéiste et janséniste est, au point de vue de l'orthodoxie, deux fois dans l'erreur). Mais de part et d'autre on  pousse à fond, avec une sorte de furie, sur les questions religieuses. Nous sommes forcés de sortir du  convenu, du banal, des points de vue routiniers, pour entrer au cœur des choses. Ce ne sont pas des thèses à souscrire en bloc, mais des idées à ruminer, des perspectives inattendues qui s'offrent à nous de toutes parts.
Chesterton, beaucoup moins dégagé des sens que Pascal, beaucoup moins « spirituel », ne nous entraîne pas vers des profondeurs aussi vertigineuses. Il ne nous donne pas le frisson de l'éternité. Avec ce bon vivant, il s'agit moins de sauver son âme des risques formidables de la vie future que d'organiser ici-bas l'existence la plus belle, la plus heureuse, la plus « romantique ». Les points de vue de Chesterton sont volontier sociaux, politiques; ce n'est pas un solitaire, un ascète, un mytique, un contemplatif, (bien qu'il estime hautement tous ces titres) : c'est un journaliste, un romancier, intimement mêlé au mouvement de son époque et de son pays, el qui entreprend violemment l'homme qu'il croise dans la rue, the man in the street : je veux dire le brave anglais moyen, qui aime la bière et le pudding et qui révère les institutions établies. C'est celui-là que Chesterton veut convertir. Il le conduit, loin des abîmes pascaliens, par un chemin à mi-côte, mais pittoresque et fertile en détours imprévus. Il lui parle avec une bonhomie malicieuse, toujours en verve, volontiers caustique, éblouissant, déconcertant, prodigue d'inventions énormes, ouvrant à l'improviste des échappées d'une exquise fraîcheur. Apologiste, à coup sûr, mais d'une espèce à part : jamais abstrait, ni grave, ni docte, .jamais superficiel non plus, ce esprit pénétrant et singulier a réalisé ce paradoxe de mettre l'humour au service de la foi.




(1) G. K. Chesterton : Ses idées et son caractère. Nouvelle Librairie Nationale.

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Published by Les amis de Chesterton - dans Un peu d'histoire
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