Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 mai 2008 2 20 /05 /mai /2008 00:00
Les Contes de l’arbalète, traduits par Gérard Joulié, tirent un peu dans un autre sens que les livres que nous avons présentés jusqu'ici. Un peu, car tout se tient finalement chez Chesterton, beaucoup plus, en tous les cas, que ne le disent certains critiques. Nous entrons, ici, sous la forme romanesque, dans la pensée politique et sociale de l’auteur d’Orthodoxie.
Mais pourquoi l’arbalète ? La réponse est donnée par l’un des héros de ces huit contes : « Si j’utilise l’arbalète, répondit Pierce d’un air digne, c’est parce que c’est une arme chargée de souvenirs héroïques et propre à être bandée par un yeoman d’Angleterre. Avec quelle autre arme pourrions-nous tenter de rétablir une yeomanry ? ».

La question est donc posée. À travers cette défense du paysan propriétaire, G.K.C. entame une critique du monde moderne dans sa version politique. En détruisant l’ancien ordre social, construit à base de communautés, d’enracinement, de responsabilité et de propriété, la modernité n’a laissé que l’individu nu, sans attache, ni protection, en proie aux pirateries modernes que sont le pouvoir de l’argent et de la propagande. Que l’on se rassure ! Résumés ainsi, les thèmes chestertoniens sont mornes et sans couleurs. Dans Les Contes de l’arbalète, ils prennent vie et sang, s’agitent et bougent. Pour la constitution de la Ligue de l’arbalète, Chesterton joue sur le double sens de « yeoman », qui indique à la fois le paysan propriétaire et le citoyen mobilisable pour défendre sa terre. Il s’agit bien ici de combattre pour la notion chrétienne de la propriété privée et de se liguer pour la restauration d’une société rurale.
Il y a quelque chose de plaisant dans cette référence à l’arbalète puisque chaque chapitre de cette histoire rocambolesque est une flèche, mieux, un carreau, tiré contre le monde moderne, ses pompes et ses œuvres, dans un délicieux éclat de rire permanent. On me demande parfois où trouver des écrits politiques de Chesterton. On s’imagine l’auteur d’Orthodoxie, penché sur son grimoire, élaborant un système complexe politico-social sous arrière-fond théologique.
Il y aurait pu y avoir de cela, mais alors Chesterton n’aurait pas été Chesterton. Si certains de ces ouvrages sont plus directement politique – mais à sa manière, qui a de quoi déconcerter dès la première ligne tout cartésien qui se respecte –, il faut aller chercher sa pâture dans plusieurs de ses romans.
Ici, à travers la constitution de la Ligue de l’arbalète,  l’histoire de ses folies et de ses amours, Chesterton aborde ses thèmes de prédilection :
– la défense de la petite propriété;
– l’exaltation d’une société rurale et paysanne anti-industrielle (thème que l’on retrouve chez Tolkien, mais exploité d’une autre manière);
– l’apologie du mariage monogame, fidèle, fondé sur un solide réalisme enveloppé d’idéaux chevaleresque.
Voilà pour la face sud, le versant positif de l’édifice chestertonien dans ce roman.
Face nord, Chesterton ne se prive pas de dénoncer, également, avec une sorte de vision au regard de notre propre monde :
– l’hygiéniste moderne;
– la propagande que représente la publicité;
– la confiscation de la démocratie par une clique oligarchique et ploutocratique;
– et même, la guerre menée contre le cochon, élevé par l’auteur au rang de symbole de toute une civilisation.
Autant de bonnes raisons de lire ce livre en allant prendre ainsi un pinte de bonne humeur au service de bonnes idées.

Publié dix ans avant la mort de l’écrivain, en 1925, sous le titre Tales of the Long Bow, ce roman avait déjà bénéficié d’une traduction française, publiée à l’Age d’homme, sous le titre Le Club des fous. La nouvelle traduction, réalisée par Gérard Joulié, qui signe également un excellent avant-propos, est agréable et nerveuse. Elle sert bien le texte, même si on s’étonne de trouver au passage une remarque sur la « démocratie participative » (p. 54), absente de l’original anglais.
Du Club des fous aux Contes de l’arbalète, on peut s’interroger sur les motivations qui ont transformée un club en conte et des fous en arbalète. Ceux qui auront l’audace de s’engager dans la lecture de ce roman pour entretenir leur « santé mentale » (grand thème chestertonien, s’il en est !), comprendront très vite que ces deux titres ornent à merveille les couvertures d’une même histoire et qu’ils auraient très bien pu servir de sous-titre à l’une ou l’autre version.
À découvrir donc et à déguster. Sans modération aucune.

Les contes de l’arbalète, 190 pages, 18€

Partager cet article

Repost 0
Published by Les amis de Chesterton - dans Information
commenter cet article

commentaires