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10 juin 2008 2 10 /06 /juin /2008 12:46
vous auriez reçu, dans son intégralité, le texte dont nous publions ci-dessous un extrait. Une petite page historique sur le voyage de Chesterton aux États-Unis en 1930. Merci à Daniel Hamiche pour sa collaboration active et efficace.


Le texte qu’on va découvrir en partie ci-dessous, traduit pour la première fois en français, est extrait du chapitre XXIX de l’ouvrage Notre Dame : One Hundred Years, du P. Arthur J. Hope, C.S.C. (1896-1971), qui passa l’essentiel de son existence entre les murs de la University of Notre Dame (Indiana) où il enseigna notamment la philosophie de 1927 à 1931 puis de 1934 à 1939. L’ouvrage connut une première édition en 1943 (elle marquait le centenaire de l’institution fondée en 1842 par le P. Édouard Sorin, un Français membre de la Congrégation de la Sainte Croix) puis une seconde en 1948. Le chapitre XXIX de l’ouvrage couvre l’histoire de l’Université pour les années 1929 à 1934.



« Le groupe Chesterton arriva à Notre Dame dans la soirée du [samedi] 4 octobre 1930. La série de conférences commença le lundi [6] suivant. Le vendredi 10, dans la soirée, le stade [1] fut officiellement inauguré. L’équipe de la Navy était venue pour le match d’inauguration, et le P. O’Donnel avait fort à s’occuper avec elle. Il avait dit à Johnny Mangan, le chauffeur de l’Université, de s’occuper des Chesterton, de veiller à ce qu’ils puissent pénétrer dans le stade et que M. Chesterton ait bien un siège sur l’estrade où seraient prononcés les discours. L’assistance était d’au moins 20 000 personnes, et quand les étudiants virent la formidable corpulence de Chesterton s’avançant vers l’estrade ils se mirent à l’ovationner frénétiquement : « Ça c’est un homme ! Mais quel homme ! Ça c’est un gars de Notre Dame ! ». Chesterton, inquiet, apostropha Mangan : « Je crois qu’ils sont en colère ! ». « En colère ?, s’exclama Mangan, doux Jésus, mais ils sont en train de vous acclamer ! ». D’où un accès de rire et de crachouillis qui saisit Chesterton à un point tel qu’il faillit s’en étouffer.
Cet automne était déchaîné, plongé dans l’excitation née de la présence d’une autre équipe du championnat et de la visite de Chesterton, le campus traversait une période difficile pour sa dignité. Les étudiants affrontaient une belle désorganisation mais pleine de réjouissance. Et puis il y avait cet homme, de près de trois cents livres, qui, réfléchissant à quelques savoureux apartés, commençait à glousser ce qui faisait se tordre de rire l’assistance avant même d’avoir commencé à dire ce qu’il avait à dire, la mettant en état de constante bonne humeur. La moindre des surprises n’était pas que de cette montagne musculeuse et au large sourire, ne sortait qu’un mince filet de voix. L’écouter exigeait un effort constant mais cet effort était largement récompensé. Quand il revint de quelques jours passés au Canada (c’était à l’époque de la Prohibition), il s’excusa de n’avoir pas eu une voix en meilleur état. Il évoqua plus tard ses conférences de manière très désolée, disant qu’elles avaient été « infligées à des gens qui ne m’avaient jamais fait aucun mal (…). Un effort aussi douloureux qu’atroce de demeurer honnête quant à la controverse sur l’évolution lorsqu’on s’adresse aux étudiants de Notre Dame (…) dont rien n’a été conservé sinon qu’un étudiant coucha au milieu d’une page de son carnet immaculé la phrase : “Darwin fit beaucoup de mal” » [2].
Les étudiants aimaient à se rassembler à la porte ouest du Washington Hall avant la conférence, rien que pour voir Chesterton s’extirper de la limousine de Johnny Mangan. C’était une opération qui n’exigeait pas peu de temps et d’efforts. La porte s’ouvrait et l’énorme masse d’une large cape en tissu commençait à frétiller puis opérait des mouvements de va-et-vient à la porte de la voiture. Le silence était à couper au couteau pendant de longs moments, après quoi il n’était rien moins que surprenant d’entendre une ovation comme celle qui salue le lancement réussi d’un navire de guerre. Un soir, le P. O’Donnell invita tout le corps enseignant à rencontrer les Chesterton lors d’un dîner-buffet. Chesterton était assis là, berçant sur ses vastes genoux la fragile tasse à thé dans sa soucoupe – des genoux si vastes qu’on aurait pu y faire tenir les sept plats d’un banquet –, et manifestant sa politesse aux petits groupes qui l’approchaient.
Quand la série de conférences fut achevée, les enseignants et les étudiants furent convoqués à une réunion spéciale dans l’après-midi du 5 novembre 1930, en l’honneur de Chesterton pour lui conférer un doctorat [honoris causa] de droit. Après la citation à l’ordre du jour qui fut lue par le P. [Earl Thomas] Carrico [3], le P. O’Donnell pria Chesterton de dire quelques mots. Entre autres choses, le nouveau docteur déclara :
«
Je me souviens de mon premier débarquement (…) Tout me semblait extraordinairement étranger, bien que je découvrisse très vite quel peuple généreux forment les Américains. Je n’ai pas ressenti du tout cela quand je suis revenu en Amérique pour la seconde fois. Si vous voulez savoir pourquoi mon sentiment fut différent, c’est en raison du nom de votre Université. Ce nom se suffit à lui-même pour ce qui me concerne. Et peu importe qu’il fut situé sur les montagne de la lune. Partout où elle a élevé ses piliers, les hommes sont chez eux, et je savais bien que je n’y trouverais pas d’étrangers » [4] ».


*


[1] Ce stade de football américain remplaça l’ancien Terrain Cartier inauguré en 1889 et qui pouvait recevoir 30 000 spectateurs. Il fut inauguré le 10 octobre selon le P. Arthur J. Hope, C.S.C., ou le 11 suivant d’autres sources, par un match entre l’équipe des Fighting Irish Football de Notre-Dame et celle de la Navy. En vérité, un premier match s’était déjà déroulé sur ce terrain flambant neuf le 4 octobre précédent, qui opposa l’équipe de Notre Dame à celle de la Southern Baptist University, la première écrasant la seconde par 24 à 14. Dans sa configuration de l’époque, le stade pouvait recevoir 54 000 spectateurs assis.
[2] Citation tirée de The Autobiography of G. K. Chesterton, Sheed and Ward, New York, 1936, p. 233.
[3] Né en 1898 et décédé en 1977, il était enseignant à Notre Dame, mais on ignore son statut exact.
[4]  Ces remarques ont été reproduites dans le Notre Dame Alumnus (organe des anciens étudiants de l’Université) IX (1930-1931), p. 108.







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Published by Les amis de Chesterton - dans Un peu d'histoire
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