Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 01:02
Suite de la longue introduction d'Henri Massis à l'édition française d'Hérétiques.



Ce serait, en fait, se méprendre,car dans l’ordre du temps, comme dans l’ordre de la pensée, Hérétiques a précédé Orthodoxie. Rien de plus révélateur de la démarche et du rythme d’un tel esprit. Faire table rase d’abord, construire ensuite ; vaincre avant de légiférer, voilà toute la méthode de Chesterton. Méthode inductive et concrète qui ne quitte jamais la ligne du réel ; alors même qu’il voyage au pays des fées, qu’il semble folâtrer parmi les lutins, qu’il s’égare dans un club anarchiste ou dans un temple de Babylone, il est à la recherche d’une éthique humaine, d’une humble vérité qui nous serve à mieux vivre. Aussi la reconnaissance et l’investissement des positions « hérétiques » devaient devancer son adhésion à l’« orthodoxie ». C’est à redresser avec une violence allègre les gens qui pensent de travers qu’il s’est avisé de la façon de penser droit ; c’est en renversant les idoles  du subjectivisme et du déterminisme, de l’anarchie et de la tyrannie, c’est en dirigeant ses coups contre l’humanitarisme sentimental et le culte inhumain du Surhomme qu’il s’est avisé de la trempe de l’arme qu’il tenait en main et qu’il avait saisie, il le reconnaît lui-même, quelque peu à l’improviste.
Qu’était G.K. Chesterton lorsqu’il engagea ainsi le fer contre les plus notoires de ses contemporains, les Wells, les Bernard Shaw, les Kipling ? C’était un homme de gauche, dirions-nous. Journaliste et critique aux libérales Daily news, libéral lui-même, indépendant par goût, polémiste par vocation, poète et artiste, de surcroît. Doué d’une intuition merveilleuse, d’une étonnante jeunesse de regard, il découvre partout dans la riche substance de la réalité ces accords admirables, ces correspondances mystérieusement apparentées qui nous relient au monde et que nous ne savons plus reconnaître. Bien décidé à jeter bas le mur maussade qui cache la splendeur de l’univers créé, il s’est fait tout de suite une belle réputation d’anarchiste et de démolisseur…
Le voilà qui se lance soudain dans une nouvelle bataille et se porte avec fougue contre tout ce qui lui paraît malsain, excessif, insincère, contre les superstitions du commun et contre le snobisme des happy few, contre tout ce qui irrite son sens inné du naturel et de l’humain, car il aime la vie, il aime l’homme, il aime la création, d’un amour qui ne les sépare pas et où il puise, comme un vin fort, son énergie et son audace. Dès l’abord, il combat pour le plaisir, par une sorte d’exubérance, de plénitude, de joie de vivre : il s’amuse et amuse le spectateur qui ne sait pas où il va. Le sait-il davantage lui-même ? Mais, au fort de l’engagement, il s’aperçoit que, pour toucher si juste et si souvent, sa virtuosité dialectique n’a pas dû lui suffire : la qualité de l’arme qu’il manie ne laisse pas de l’étonner. Un instrument de combat qui sert tout ensemble à confondre Wells et Kipling, Nietzsche et Shaw, l’athée et le puritain, le socialiste et le jingoïste, n’a-t-il pas quelque chose d’enchanté ? Et peu à peu l’on sent s’affermir la confiance de l’escrimeur, plus sûr de sa lame que de sa propre science.
Il va désormais plus avant, il pousse au centre de toutes les contradictions, cherchant à atteindre l’essentiel sous la circonstance, l’éternel sous le transitoire, bien décidé à ne se contenter de rien, si ce n’est de tout. Que veut-il et quelle passion le mène ? Sous son allure paradoxale, et alors qu’il semble tracer en l’air de surprenantes arabesques, on lui découvre une étrange gravité. Que demande-t-il à l’adversaire en le saluant ainsi de son arme ? Qu’il engage, dans le défi, sa foi, ses idéaux, sa conception de l’univers. Il ne lui permet pas d’échappatoire, il ne lui cède pas un pouce de terrain ; il vise droit à la tête et au cœur, car il s’agit d’un duel où la valeur ultime de la vie humaine est en cause ; et, par là, il manifeste l’importance et la dignité du combat.

Partager cet article

Repost 0
Published by Les amis de Chesterton - dans Un peu d'histoire
commenter cet article

commentaires