Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 septembre 2008 5 12 /09 /septembre /2008 00:07
Henri Massis reprendra une grande partie de son introduction, que nous publions en plusieurs parties, pour former le chapitre consacré à Chesterton dans son livre De l'homme à Dieu (NEL, collection Itinéraires) paru en 1959. Preuve qu'il n'avait pas changé d'avis sur Chesterton.


Parce qu’il a devant lui des écrivains, des artistes, des poètes, des inventeurs de fables et de figures, certains seraient tentés de ne croire qu’à un jeu d’escrime. Mais Chesterton met l’art, la poésie, le roman, parmi les choses grandes et qui ne sauraient, sans déchoir, éluder ce qui fait leur grandeur. Demander à un artiste quelle est sa philosophie, exiger qu’il en ait une, n’est-ce pas la plus noble façon d’honorer son art et sa personne ? Ce serait singulièrement mépriser un auteur que de traiter sans sérieux ce qu’il nous donne comme le fruit de sa méditation, le trésor de son âme. Priver une œuvre de ses conséquences, c’est frustrer un écrivain de son acte, c’est se conduire à son endroit de manière humiliante. Comment croire, sans lui faire injure, qu’un homme qui publie des livres veuille être pris pour quelqu’un qui n’a rien à nous dire ? La gratuité de l’art n’est tout de même pas si gratuite qu’elle rabaisse l’artiste au rôle de chien savant, et il serait suprêmement discourtois de lui faire le succès qu’on accorde à ces animaux bien dressés. Quand nous disons d’un auteur que nous l’aimons ou que nous le détestons pour les idées qu’il exprime, nous donnons de notre sentiment la plus digne des raisons et nous lui apportons le plus nobles des témoignages ; car s’il nous a convaincu, ce ne peut être que pour ses convictions ; si nous le rejetons, ce ne peut être que pour les nôtres et parce que nous les trouvons meilleures : du même coup, nous avons le droit et le devoir de combattre les siennes. Tel est le code de l’honneur intellectuel que pratique Chesterton : il entre en lice avec ses idéaux, ses croyances, ses buts, enivré de les sentir solides, joyeux de les affirmer, avec force, de mettre à mal ceux qui le contredisent, car il lui a suffi qu’ils eussent l’impudence de soutenir une philosophie contraire à la sienne pour qu’il flairât en eux l’hérésiarque.
Au siècle de l’art pour l’art, tant de bon sens et de raison devait passer pour une attitude étrangement paradoxale. Mais Chesterton ne méprise rien tant qu’un pur paradoxe, une défense ingénieuse de ce qui est indéfendable. Disons plutôt que sa nouveauté consistait à revenir, par un sûr instinct, aux « méthodes doctrinales du treizième siècle, dans l’espoir d’aboutir à quelque chose ». Ce quelque chose, ce fut Orthodoxie. En s’imaginant qu’il était seul debout, face à l’adversaire, il était, en réalité, soutenu par toute la chrétienté, l’arme qu’il croyait être la sienne ne lui appartenait même pas ; les coups décisifs que portait cette arme enchantée, il lui fallut bien reconnaître qu’il ne devait à son audacieuse personnalité que de les donner trop souvent à tort et à travers. Et, lorsqu’au terme du combat on exige qu’il nomme sa philosophie, force lui est de répondre avec une humble déconvenue : « Je ne l’appellerai pas ma philosophie, car je ne l’ai pas faite. Dieu et l’humanité l’ont faite et elle m’a fait moi-même ». Les aventures extraordinaires de G.K. Chesterton à la poursuite de l’évidence, voilà Orthodoxie.
« Je confesse librement, dit-il, toutes les ambitions idiotes du dix-neuvième siècle. J’ai essayé, comme tant d’autres petits garçons solennels, d’être en avance sur mon époque. Comme eux, j’ai essayé d’être de quelque dix minutes en avance sur la vérité. Et j’ai trouvé que j’étais dix-huit cents ans en arrière. J’ai haussé ma voix avec une exagération péniblement juvénile en émettant mes vérités. Et j’ai été puni de la façon la plus appropriée et la plus risible, car j’ai gardé mes vérités, mais j’ai découvert non pas qu’elles n’étaient pas des vérités, mais qu’elles n’étaient pas miennes… Il se peut, le ciel me pardonne, que j’aie essayé d’être original, mais je n’ai pas réussi qu’à inventer par mes propres moyens une copie inférieure des traditions existantes de la religion civilisée… Je m’ingéniais à trouver une hérésie originale et, quand j’y eux mis les derniers soins, j’ai découvert que c’était l’orthodoxie. »

Partager cet article

Repost 0
Published by Les amis de Chesterton - dans Un peu d'histoire
commenter cet article

commentaires