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22 septembre 2008 1 22 /09 /septembre /2008 15:22
Nous avons publié ces derniers jours la préface d’Henri Massis à l’édition française d’Hérétiques. Ce livre ne sera connu du public français, dans une traduction intégrale, qu’à partir de 1930, c’est-à-dire après la parution de la version française d’Orthodoxie qu’elle précède normalement dans l’édition anglaise. Les deux livres, en effet, se suivent et le second n’est finalement qu’un approfondissement du premier. Cependant, à l’époque, ceux qui s’intéressaient à Chesterton, surpris et éblouis par cette pensée si radicalement différente, en avaient déjà lu des extraits dans l’essai du Père de Tonquédec (G.K. Chesterton, ses idées et son caractère, Beauchesne, 1926). Hérétiques est publié par Chesterton en 1905, quelques mois après Le Club des métiers bizarres (voir ICI et ). Cette fois, l’auteur abandonne le roman et se jette à corps perdu dans l’essai… polémique. Il est âgé de 31 ans et, avec une sorte d’ardeur juvénile, associée à de fortes certitudes, il va attaquer l’élite intellectuelle du moment. Ses cibles ne sont rien moins qu’impressionnantes. Qu’on en juge : Kipling, H.G. Wells ou G.B. Shaw, pour n’en citer que quelques-uns. Il fallait au jeune journaliste et écrivain une santé robuste pour provoquer la bagarre et se jeter ainsi dans la bataille.
Que reproche-t-il à ces écrivains ? Tout simplement d’être des hérétiques. Déjà, à l’époque, le mot sonne mal et sent son odeur d’inquisition. Pourtant, Chesterton n’hésite pas. Il utilise le terme, et dans une raison très précise : au nom de la défense de l’orthodoxie.
Le premier chapitre de cet essai majeur dans l’itinéraire de l’écrivain annonce, en effet, Orthodoxie. Il s’intitule : « Introductory Remarks on the Importance of Orthodoxy ». La mesure de l’hérésie sera clairement cette orthodoxie qui forme, en fait, le véritable sujet du livre. On a fini par l’oublier, du moins en France, d’abord à cause de Chesterton lui-même, de son style et du plan de son livre. Mais on a aussi fini par l’oublier parce qu’Orthodoxie, venant après Hérétiques, semble à lui tout seul développer ce thème. Or, ce n’est pas le cas. Dans l’un et l’autre cas, ce qui est en jeu, c’est bien l’orthodoxie – c’est-à-dire le fait positif, la vérité – et non d’abord l’hérésie. Chesterton utilise en quelque sorte une méthode pédagogique en frappant les esprits par l’accusation d’hérésie lancée envers certains écrivains et penseurs de renom. Il ne sera obligé de s’expliquer plus profondément et de se justifier en quelque sorte qu’une fois Hérétiques paru, alors qu’on lui demandera des comptes  sur son propre système de pensée.
En 1905, les choses n’en sont pas encore là. Il semble à Chesterton que son illustration de l’orthodoxie par l’attaque des hérétiques sera suffisante. On remarquera d’ailleurs que le dernier chapitre du livre répond directement au premier, pour enfoncer le clou : « Concluding Remarks on the Importance of Orthodoxy ».
Mais, au fait, qu’est-ce qu’être un hérétiques pour Chesterton ? Il l’explique, notamment, dans ce passage consacré à son ami Bernard Shaw :
« Je ne m’intéresse pas à M. Bernard Shaw comme à l’un des hommes les plus brillants et les plus honnêtes qui soient, je m’intéresse à lui comme à un hérétique dont la philosophie est parfaitement solide, parfaitement cohérente, et parfaitement fausse. J’en reviens aux méthodes doctrinales du XIIIe siècle, dans l’espoir d’aboutir à quelque chose ».
Passons sur le fait que G.B. Shaw est clairement présenté comme un hérétique. Le plus surprenant dans ce passage se trouve dans l'affirmation de la nécessité de revenir à la philosophie et à la théologie du moyen âge. En pleine période scientiste, alors que l’on croit au salut de l’humanité par les découvertes scientifiques, Chesterton s’offre le luxe – y a-t-il d’autres mots ? – d’indiquer que la solution se trouve finalement dans la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin ou dans les écrits de saint Bernard. Il faut repartir en quelque sorte de cette époque afin de parvenir à des résultats plus bénéfiques pour l’humanité que ceux qui découlent de la rupture de la Renaissance. Il approfondira d’ailleurs ce thème, en 1933, dans son Saint Thomas d’Aquin, lorsqu’il écrira :
« Nul ne comprendra la magnificence du treizième siècle s’il n’y voit une floraison de nouveautés issues d’une chose vivante : ce par quoi il surplombe de haut ce que nous appelons la Renaissance qui ne fut qu’une résurrection de choses mortes issues d’une tradition morte. Le treizième siècle est une Naissance et non une Renaissance, qui ne copie pas ses temples, sur des tombeaux et ne réveille pas les dieux endormis dans l’Hadès. Cette Naissance crée une architecture aussi neuve que nos constructions modernes ; en fait, elle demeure la seule architecture moderne. Elle fut suivie, lors de la Renaissance, par une architecture antique. En ce sens, la Renaissance mérite le nom de Rechute. Quoi que l’on pense de la haute nef dressée par le thomisme, elle n’était pas une rechute. Elle était l’équivalent du prodigieux travail qui a dressé les flèches inimitables. Le fondement de l’une et de l’autre était ce Dieu qui a renouvelé la face de la terre. »


(à suivre…)

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Published by Les amis de Chesterton - dans La malle des livres de GKC
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