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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 01:40
Voici un extrait d'un livre de Chesterton, inédit en français, Outline of sanity, et à paraître prochainement aux éditions de L'Homme Nouveau. Paru en 1926, il contient quelques paragraphes qui peuvent être rapprochés de notre situation actuelle.





Une grande nation, porteuse d'une longue et glorieuse civilisation, a suivi depuis une centaine d'années une forme de progrès qui s'est coupé volontairement de certaines anciennes communications ou traditions relatives à la terre, au foyer ou à l'autel. Elle a progressé sous des chefs dont la confiance en eux-mêmes frisait l'outrecuidance. Ils étaient certains de la justesse de leurs lois économiques, de l'excellence de leur système politique, de la prospérité de leur commerce, de la popularité de leurs parlements, des lumières de leur presse et de l'humanité de leur science.
Forts de cette confiance, ils n'ont pas craint de soumettre leur peuple à certaines expériences qu'on pourrait appeler méphistophéliennes. Ils ont rendu une grande et fière nation débitrice d’une poignée d’hommes riches, prolétarisant ainsi des populations entières qui vivaient de la terre, dont ils étaient les propriétaires. Ils ont couvert la terre de pierre et de fer et l’ont dépouillée d’herbe et de grain ; ils ont vidé leur pays de nourriture dans l’espoir de la racheter à meilleur prix aux quatre coins de la planète. Ils ont chargé leur petite île de fer et d’or tant et si bien qu’elle s’est mise à ressembler à un navire qui sombre. Ils ont laissé les riches devenir de plus en plus riches et de moins en moins nombreux. Ils ont partagé le monde en deux : d’un côté les maîtres et de l’autre les serviteurs. Mais pas maîtres et serviteurs à l’ancienne mode, vivant ensemble, mais vivant séparément, éloignés les uns des autres, dans des quartiers de ville bien distincts.
Ils ont ainsi fait disparaître une classe moyenne, modérément prospère et sincèrement patriote, ne laissant plus qu’une classe profiteuse vivant dans le luxe aux dépens d’une classe laborieuse vivant dans la misère et la crasse. Ils ont laissé des millions d’êtres humains dépendre d’approvisionnements lointains, coûteux et difficiles, se tuant à la tâche pour des gens qu’ils ne connaissaient pas et dépendant pour leur subsistance de denrées et de biens venant de pays qui leurs étaient tout aussi inconnus ; et tout cela dépendant d’un commerce extérieur qui allait en s’amenuisant.

A ceux qui ont souffert de ces conditions, il y a un certain nombre de choses à dire. Nous leur rappellerons en premier lieu que la révolte pure et simple  n’arrange rien. Il conviendra aussi de leur dire que certaines entraves devront être tolérées pendant un certain temps car elles correspondent à d’autres entraves qui ne pourront être simplifiées que de conserve.
Mais d’abord si l’occasion m’est offerte de dire quelques mots à ceux qui ont conduit notre peuple dans une pareille impasse, je leur dirai le plus sérieusement du monde en mâchant bien mes mots : « Pour l’amour de Dieu, pour l’amour de nous, mais surtout pour l’amour de vous-mêmes, ne vous pressez pas de nous dire qu’il n’y a aucun moyen de sortir de ce piège dans lequel votre folie et votre incurie nous ont conduits ; qu’il n’existe pas d’autre chemin que celui sur lequel vous nous avez conduits à la ruine ; et qu’il n’y a pas d’autre progrès que celui que nous avons trouvé au bout du chemin. Ne soyez pas trop pressés d’annoncer à vos pauvres victimes que leur malheur est sans remède. Ne cherchez pas à les convaincre, maintenant que vous êtes arrivés au terme de votre expérience, que vous êtes aussi au bout de vos ressources. Ne dépensez pas des trésors d’éloquence pour leur prouver que votre erreur est encore plus irrévocable et plus irrémédiable qu’elle ne l’est. Ne cherchez pas à minimiser la crise industrielle en nous démontrant qu’il s’agit là d’une maladie incurable. N’assombrissez pas le problème du puits de mine en nous prouvant que c’est un puits sans fond. Car un peu plus tard, à ce qui pourrait bien être la onzième heure, quand la destinée aura fait entendre sa sentence, la masse des hommes pourrait bien comprendre tout à coup dans quel cul de sac votre progrès les aura menés. Alors ils pourraient bien se retourner contre vous. Et s’ils ont pu supporter tout le reste, ils ne pourraient peut-être pas supporter votre inaction. « Qui es-tu, homme, et pourquoi désespères-tu ? a dit le poète. Dieu te pardonnera tout sauf ton désespoir. »  Les hommes vous pardonneront peut-être vos erreurs, mais ils ne vous pardonneront pas votre résignation.

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Published by Les amis de Chesterton - dans Citations
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