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29 octobre 2008 3 29 /10 /octobre /2008 01:26

L’abbé Guillaume de Tanoüarn, dans son MetaBlog, a évoqué à propos de la sortie de L’Univers de Chesterton le « thomisme » de G.K.C.. À ce sujet, il écrit notamment que ce thomisme est « très gilsonien, très franciscain et assez peu dominicain ».
C’est à peu près bien vu. Dans son Saint Thomas, (dont on trouve une traduction chez DMM, une autre aux éditions Saint-Rémi et encore une autre sur le site docteurangelique), Chesterton consacre plusieurs pages à saint François pour lequel il avait une grande dévotion.
Son thomisme était-il « gilsonien » ? On entre ainsi dans des querelles d’interprétations de l’œuvre de saint Thomas, sujet pour lequel mes compétences ne sont pas très étendues. Ce que l’on peut dire concerne d’abord l’histoire de la rédaction par Chesterton de son Saint Thomas. Après avoir commencé à dicter son livre à sa secrétaire Dorothy Collins, Chesterton s’est arrêté. Il en était arrivé à peu près à la moitié de l’ouvrage et jusqu’ici l’écrivain n’avait rien lu de spécifique sur son sujet. Alors, se tournant vers Dorothy Collins, il lui a demandé de se rendre à Londres et de lui rapporter des livres sur saint Thomas. « Lesquels ? » lui a demandé la secrétaire. Comme Chesterton était incapable de répondre à cette question, il a donc demandé au Father O’Connor (le modèle de Father Brown) de lui fournir une liste de livres, à la fois des classiques et des ouvrages récents sur le sujet.
Lesquels ? J’avoue que je n’en sais rien, hélas. Toujours était-il que selon Dorothy Collins, Chesterton a lu ces livres, ou plus exactement, il les a parcourus. Aucun n’a été annoté, à l’exception d’un croquis représentant saint Thomas, près d’un paragraphe consacré à l’affaire Siger de Brabant, sur lequel Chesterton revient longuement dans le troisième chapitre consacré à « La révolution aristotélicienne ». Ayant lu cette documentation, il a continué à dicter la fin de son propre livre, sans plus jamais se reporter à ces ouvrages. Rappelons que ce livre consacré à saint Thomas est de 1933. Trois ans plus tard, Chesterton ira rejoindre définitivement saint Thomas.

Le rapport avec Gilson ? Il est simple. Étienne Gilson, éminent spécialiste de la philosophie médiévale, et à ce titre de saint Thomas d’Aquin, avait déjà manifesté de l’admiration pour Greybeards at Play et pour Orthodoxie qu’il considérait comme l’un des meilleurs livres d’apologie. Devant le Saint Thomas de Chesterton, il confessera que celui-ci faisait son désespoir puisqu’ayant étudié toute sa vie saint Thomas il aurait été incapable d’écrire un tel livre. Selon Maisie Ward, dans sa première biographie de Chesterton, Étienne Gilson serait revenu après la mort de l’écrivain sur son Saint Thomas :
« Je le considère [Saint Thomas d'Aquin par Chesterton] comme étant, sans comparaison possible, le meilleur livre jamais écrit sur S. Thomas. Rien de moins que le génie peut rendre compte d'un tel accomplissement. Tout le monde admettra sans aucun doute qu'il s'agit d'un livre "brillant", mais peu de lecteurs qui ont passé vingt ou trente années à étudier S. Thomas d'Aquin, et qui ont, peut-être, eux-mêmes publié deux ou trois volumes en la matière, ne pourront manquer de percevoir que la soi-disant "vivacité" de Chesterton a humilié leur érudition. Il a deviné tout ce qu'ils avaient essayé de démontrer, et il a dit tout ce qu'ils avaient plus ou moins maladroitement essayé d'exprimer par des formules académiques. Chesterton fut un des penseurs les plus profonds qui aient jamais existé; il était profond parce qu'il avait raison; et il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir raison; mais il ne pouvait non plus s'empêcher d'être modeste et charitable. Aussi laissait-il ceux qui pouvaient le comprendre reconnaître qu'il avait raison et qu'il était profond. Auprès des autres, il s'excusait d'avoir raison et compensait le fait d'être profond en étant spirituel. C'est tout ce qu'ils voient en lui.
 Étienne Gilson »

(Merci à Georges Allaire pour m’avoir fourni la traduction de ce texte).
Je ne suis pas certain que cela fasse au sens technique du terme de Chesterton un « gilsonien », mais cela montre bien le rapport intellectuel entre les deux hommes. (Nous avions déjà évoqué cette question ICI)
Mais, alors, ce livre de Chesterton sur Saint Thomas, est-il « peu dominicain » comme l’affirme l’abbé de Tanoüarn ? Là encore, je ne voudrais pas entrer dans un débat qui dépasse mes compétences. D’instinct, en lisant cette affirmation, j’avais tendance à donner raison à son auteur. Mais une petite voix, un Jiminy Cricket, me soufflait que je ferais bien d’aller aux textes, un conseil qu’il faut toujours suivre. Je me suis alors souvenu de l’édition Plon de ce Saint Thomas d’Aquin, traduit par Maximilien Vox et édité en France en 1935. Le texte de Chesterton est précédé d’une préface du Père Gillet, o.p., qui n’était alors que le Maître général de l’Ordre de saint Dominique. À la stupéfaction de nombre de Dominicains, il recommanda la lecture de ce livre dans l’Ordre.
Que dit-il dans cette préface ? Comme elle est assez longue (11 pages), je n’en donne que quelques extraits, les premières lignes :
« Chesterton, quand il écrit, dessine de main de maître. Il excelle surtout dans l’art du portrait. Celui qu’il vient de tracer de saint Thomas d’Aquin est sans contredit un chef-d’œuvre. Pour ma part je n’en connais pas de mieux brossé, ni de plus ressemblant. Sans doute c’est peint à la Chesterton, de façon un peu déconcertante pour ceux qui ne connaissent ni le modèle ni l’artiste. Mais ceux qui les connaissent tous les deux, quand ils liront ce livre, auront sûrement comme moi l’impression que saint Thomas a bien fait d’attendre sept siècles pour confier son portrait à Chesterton.
Certes ce n’était pas une entreprise facile de peindre au vingtième siècle un philosophe du treizième, surtout en laissant délibérément de côté la méthode et la technique scolastiques, pour n’utiliser que des mots courants, des images et des comparaisons tirées de la littérature et de la vie modernes.
“J’ai tenté d’esquisser, écrit Chesterton, d’une main gauche et malhabile, mais avec amour, les contours de sa philosophie, pour en donner le goût et la curiosité.” Rassurez-vous, Chesterton ; vous avez réussi bien au delà de l’esquisse que vous rêviez de faire. Pas de trace de “main gauche et malhabile” dans ce livre. Mais pour ce qui est de l’amour qui l’a inspiré, oui, cela se sent de la première ligne à la dernière. Et c’est pour cela sans doute que c’est si émouvant et si beau ! À mon tour je voudrais, mais alors vraiment d’une main gauche et malhabile, bien qu’avec autant d’amour, donner le goût et la curiosité de lire le livre de Chesterton, même à ceux qui par hasard seraient tentés de jeter un coup d’œil sur la préface. (…) »

Là encore, je ne suis pas certain que cette préface fasse au sens technique du terme du Saint Thomas de Chesterton un livre dominicain. En tous les cas, cette pièce historique montre l’accueil réservé par le Maître de l’Ordre à ce petit livre, toujours aussi savoureux.  Tellement savoureux, au demeurant, qu’il enchantera jusqu’à G.B. Shaw en personne…

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Published by Les amis de Chesterton - dans Un peu d'histoire
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commentaires

Philarète 31/10/2008 11:36

J'avoue qu'après avoir, moi aussi, quelque peu fréquenté saint Thomas, et lu depuis longtemps son portrait par Chesterton, ne pas saisir exactement ce que peut vouloir dire l'appréciation de l'abbé G. de T.Il y a une idée de Thomas qui exprime, à mon sens, le cœur de sa démarche intellectuelle (je dis cela en pleine conscience qu'une seule phrase peut difficilement rendre justice à une œuvre aussi gigantesque): rabaisser la créature, c'est rabaisser le Créateur (car la perfection de l'effet, dit-il, démontre celle de la cause).Par quelque bout qu'on la prenne, la pensée de saint Thomas me semble être une pensée de la création — non seulement de l'acte créateur mais, plus profondément encore, de la condition « créaturelle » qui est le cœur de tout ce qui est ici bas.Or telle est exactement l'idée que Chesterton a dégagée dans son petit livre sur Thomas — au point de suggérer pour Thomas un nom de religion (fictif) qui serait Thomas a Creatore (nom que l'éditeur français a parfois retenu comme titre pour l'ouvrage de GK). À quoi l'on peut ajouter qu'il y a assurément, à l'origine de l'ordre dominicain, une incontestable fraternité spirituelle à l'égard des Frères mineurs. En revanche, la tradition intellectuelle franciscaine empruntera assez rapidement des voies qui, à certains égards, s'éloigneront de l'admiration contemplative devant le créé (pour plonger toujours plus avant dans la voie de l'intériorité spirituelle, comme le souligne d'ailleurs l'abbé de T.).De ce point de vue, je dirais volontiers que le « franciscanisme » de saint Thomas est simplement le pur esprit dominicain natif, tandis que la tradition intellectuelle franciscaine s'est rapidement imprégnée d'un augustinisme qui n'était pas forcément inscrit dans sa patrimoine génétique.