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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 15:43
Au premier abord, Le Nommé Jeudi est principalement un roman policier, sur fond d'intrigue politique. Mais peu à peu, il apparaît comme étant aussi autre chose, un roman sur le mystère de la Création elle-même.

Outre le poème dédicatoire absent des éditions françaises, Le Nommé Jeudi comprend quinze chapitres :
1– Les deux pièces de Saffron Park
2– Le Secret de Gabriel Syme
3– Jeudi
4– L'histoire d'un détective
5– Le repas épouvantable
6– Démasqué !
7– Conduite inexplicable du professeur de Worms
8– Explications du professeur
9– L'Homme aux lunettes
10– Le duel
11– Les malfaiteurs à la poursuite de la police
12– La terre en anarchie
13– À la poursuite du président
14– Les six philosophes
15– L'accusateur

Comme nous l'avons déjà écrit, l'un des héros, Gabriel Syme est à la fois un poète et un policier. Lucien Gregory, lui, est également un poète mais il est à l'inverse de Syme, un anarchiste. Entre les deux hommes, un « duel intellectuel » s'est engagé. Parvenu à infiltrer le milieu anarchiste, Syme obtient de  remplacer le précédent « Jeudi » au Conseil central européen. Il est le nouveau Jeudi, chacun des membres ayant un nom de jour et le chef suprême étant lui-même désigné sous le nom de Dimanche. On peut s'étonner de voir des anarchistes dirigés par une sorte de conseil d'administration. C'est tout le paradoxe que fait ressortir Chesterton : pour détruire l'ordre, il faut un ordre; pour détruire l'armée, il faut une autre armée, une autre hiérarchie, une autre force. D'autres chefs et d'autres commandements.
Mais le paradoxe n'est pas seulement du côté de l'anarchie. Il est aussi du côté des conservateurs. Syme est détective parce qu'il se rebelle contre la rébellion. Mais le plus étonnant n'est peut-être pas encore là. Syme découvre peu à peu qu'il n'est pas le seul policier à être déguiser, à avoir usurper l'identité d'un « jour ». Dès lors, une question s'impose toujours davantage au lecteur : qui est vraiment Dimanche  ? Au chapitre XIII, intitulé très justement « À la poursuite du Président », Syme s'interroge sur cette découverte :
« Que signifiait tout cela, en effet ? S'ils étaient tous d'inoffensifs policiers, qu'était-ce que Dimanche ? S'il ne s'était pas emparé du monde, qu'avait-il donc fait ? ». Par cette recherche, le roman prend alors une direction plus métaphysique. Celle-ci cependant n'est pas si simple. L'un des personnages ne se sent pas tout à fait à l'aise dans cette quête :
« Le professeur réfléchissait.
– Peut-être avez-vous raison, dit-il, peut-être nous dira-t-il tout. Mais je n'aurais pas le courage de l'interroger, de lui demander qui il est.
– Est-ce de la bombe que vous avez peur ? demanda le secrétaire.
– Non. J'ai simplement peur… qu'il ne me réponde. »

On n'insistera pas sur l'image de Dimanche. On peut noter, en revanche, que Le Nommé Jeudi contient un aperçu de la pensée sociale de Chesterton. Pour lui, il y a plus dangereux pour la société que les anarchistes, ce sont ceux qui détiennent des privilèges qui empêchent la majorité des citoyens d'être des propriétaires, d'avoir cette élémentaire dignité que leurs biens, leur outil de travail, leur appartiennent. C'est un aspect peu vu dans ce roman, mais bien dégagé par Dale Ahlquist le Président de l'Americain Chesterton Society.
Le Nommé Jeudi, malgré son déroulement étrange, cumulant mystère sur mystère, est aussi un hymne à la vie : « le rare, le merveilleux, c'est d'atteindre le but; le vulgaire, le normal, c'est de le manquer. »
Dans sa préface à l'édition française, Pierre Klossowski donne ce résumé de ce roman :
« Telle apparaît dans Le Nommé Jeudi l'antique vision de la Création en Six jours – que Chesterton s'avisa de transcrire sous la forme inversé d'un “cauchemar” que ferait l'un de ses contemporains – précisément un poète pour qui l'ordre quotidien constitue le miracle – ce qui revenait à confier au développement onirique le soin d'éveiller cette vision dans la conscience de ses lecteurs, obnubilée par les questions de l'actualité d'alors (tel l'anarchisme). »

À sa parution, The Man Who Was Thursday reçut plutôt un bon accueil, même si les critiques furent parfois un peu déconcertés. Difficile de définir un tel roman – et la difficulté n'a pas disparu. Difficile aussi d'indiquer la signification finale de l'ouvrage puisque plusieurs sont possibles. Tous les critiques ont vu une allégorie derrière l'absurdité apparente de l'histoire. La difficulté était de s'accorder sur cette allégorie.
La veille de sa mort, dans un article paru dans Illustrated London News (le 13 juin 1936), Chesterton a précisé lui-même que la clef de l'ouvrage se trouve dans son sous-titre : « Un cauchemar ». Il apparaît que Le Nommé Jeudi contient une grande part de données biographiques. Il concerne sa jeunesse, cette époque difficile où il est pris par des sentiments morbides et un grand sentiment de culpabilité. Il s'en est expliqué dans son Autobiographie :

« La cause essentielle, c'est que mes yeux étaient tournés vers le dedans plutôt que ver le dehors, ce qui donnait, je crois bien, à ma personnalité morale un strabisme des moins attrayants. J'étais encore comme oppressé par le cauchemar métaphysique des négations sur l'esprit et sur la matière, plein de l'imagerie morbide du mal, portant comme un fardeau le mystère de mon cerveau et celui de mon corps; mais dès cette époque, j'étais déjà en révolte contre l'un et l'autre; déjà en train de m'efforcer d'établir une plus saine conception de la vie cosmique, quitte à courir le risque qu'elle s'égarât du côté de la santé. J'allais jusqu'à m'appeler un optimiste; mais c'est que j'étais si terriblement près d'être un pessimiste. C'est la seule excuse que je puisse invoquer. Toute cette partie de mon expérience fut jetée plus tard dans le moule informe d'une œuvre de pure imagination que j'appelai : Le Nommé Jeudi. (…)  Personne ou presque, parmi ceux qui lurent le titre, ne parut avoir retenu le sous-titre; lequel était “Un cauchemar”, et qui fournissait la réponse à bon nombre de questions critiques. J'insiste ici sur ce point parce qu'il est de quelque importance pour la compréhension de ce temps-là. On m'a souvent demandé ce que j'entends par le monstrueux ogre de pantomime qui, dans  ce récit, s'appelle Dimanche; certains ont suggéré, pas trop faussement dans un certain sens, que je l'avais mis là comme un symbole blasphématoire du Créateur. Or la question, c'est que toute l'histoire est un cauchemar de choses; de choses qui sont, non point telles qu'elles sont, mais telles qu'elles apparaissaient au jeune demi-pessimiste des années qui ont suivi 90; l'ogre, qui paraît brutal, mais qui d'une façon assez mystérieuse, est également bienveillant, n'est pas tant Dieu, dans le sens religieux ou irréligieux, que la Nature telle qu'elle apparaît au panthéiste, au panthéiste dont le panthéisme cherche à se dégager laborieusement du pessimisme. Pour autant que l'histoire ait un sens en elle-même, elle fut conçue dans le dessein de peindre d'abord le monde dans ce qu'il a de pire, et de modifier le tableau de manière à suggérer que le monde n'est pas aussi noir qu'on l'avait peint d'abord ».

Pour terminer sur Le Nommé Jeudi, voici l'adaptation de ce roman pour la radio. Une adaptation réalisée en octobre 1938 par Orson Wells en personne et son « Mercury Radio Theater of the Air ». Wells y interprête lui-même le rôle de Gabriel Syme. Un grand moment :



















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Published by Les amis de Chesterton - dans La malle des livres de GKC
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