Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
30 mars 2009 1 30 /03 /mars /2009 00:42
Comment fut reçu de son temps, et en France, Chesterton ? Les principaux critiques sont souvent cités. On connaît l’accueil que lui réserva Paul Claudel. On sait celui que lui témoignèrent le Père de Tonquédec, Henri Massis, André Maurois ou Valery Larbaud. Mais ils furent loin d’être les seuls. En guise d’exemple, voici l’extrait d’un article paru dans La Revue des Deux Mondes (1er janvier 1907), par lequel T. de Wyzewa  présente le Dickens de Chesterton.



Romancier, essayiste, critique dramatique,, M. Chesterton est certainement aujourd'hui l'un des plus originaux parmi les jeunes écrivains anglais. Peut-être même aurait-il une tendance à exagérer sa crainte, d'ailleurs très légitime, de la banalité : et il n'y a pas jusqu'à son livre sur Dickens qui, tout excellent qu'il soit, ne nous laisse l'impression d'un ouvrage incomplet, faute pour l'auteur d'avoir pu se résigner à traiter telles parties de son sujet où d'autres avaient déjà touché avant lui. Mais son livre n'en est pas moins, et à beaucoup près, le meilleur qu'on ait écrit depuis longtemps sur ce sujet; et nulle part encore M. Chesterton n'a tiré un aussi heureux parti  ses qualités natives, dont la plus précieuse est, si je ne me trompe, un humour à la fois très simple et très délicat, s'appuyant sur la plus droite et solide raison pour aboutir aux déductions les plus imprévues. Sous une forme volontiers paradoxale, le Dickens de M. Chesterton ne nous apporte rien qui ne soit profondément médité et pesé, ni dont on ne soit forcé de reconnaître la parfaite justesse, quand on a fini de s'étonner de l'agréable fantaisie de son expression. C'est un livre que je ne saurais mieux comparer, pour la manière dont il tranche toutes les questions qu'il aborde, qu'à l'admirable Balzac de M. Brunetière (1) : comme lui, il achève de mettre au point toute sorte de faits d'histoire littéraire que personne, jusqu'ici, n'avait encore nettement exposés; comme lui, il consacre définitivement la gloire du grand romancier dont il indique le vrai rôle et les vrais mérites.
L'écrivain anglais nous dit, quelque part, « qu'il suppose bien qu'aucun malin (prig) ne survit plus qui ose encore nier la très haute place occupée par Dickens dans la littérature de tous les temps : » mais, en tout cas, nous pouvons être certains qu'aucun « malin » de ce genre, s'il en reste encore, ne survivra à la publication de son livre sur Dickens, tout de même que nous pouvons être certains, après la Balzac de M. Brunetière, que jamais plus quelqu'un ne se trouvera pour nier sérieusement la «  très haute place » occupée, dans le roman français, par l'auteur du Curé de Tours et du Cousin Pons. Balzac et Dickens, l'heure de la justice est décidément venue pour ces deux grands hommes, dont chacun est peut-être la plus vivante incarnation de ce que contiennent de plus essentiel l'esprit et le cœur de la race.

Avec sa pénétration et son ingéniosité ordinaires, M. Chesterton nous explique quelques-uns des motifs de la défaveur témoignée longtemps à Dickens par un très grand nombre de lettrés anglais. C'est que, d'abord, la génération « réaliste » d'il y a vingt ans a été choquée du caractère excessif, et absolument irréel, – ou plutôt « anti-naturaliste, » – des peintures d'un écrivain qui, avant tout et par-dessus tout, avait toujours été un poète; et lorsque ensuite le goût est revenu aux poètes, la nouvelle génération « symboliste » et « décadente » s'est choquée de ce que la « poésie » de Dickens avait de puissant, de joyeux, de foncièrement naturel et sain; tandis qu'elle ne prenait plaisir qu'à une poésie toute maladive, tout artificielle, et toute désolée. Mais aujourd'hui la beauté de l'art de Dickens a triomphé des diverses préventions élevées contre elle, comme il arrive, à Londres même, par les après-midi d'été, que le soleil traverse victorieusement la masse des brouillards. Et nul obstacle ne l'empêchera plus de briller, de charmer les yeux, et d'échauffer les âmes.

Partager cet article

Repost 0
Published by Les amis de Chesterton - dans Un peu d'histoire
commenter cet article

commentaires