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14 mai 2009 4 14 /05 /mai /2009 01:49

Le talent d’Eric Zemmour n’est pas en cause. Disons plutôt ses références. Enfin quand j’écris « ses » références, je veux parler, bien sûr, de celles de ses articles ou de certains de ses propos à l’antenne. D’ailleurs, il faudrait encore mieux parler de « sources », de ces fameuses « sources » du journaliste, qu’il doit vérifier, re-vérifier et recouper. Or malgré tout son talent et sa facilité d’expression, Eric Zemmour ne vérifie pas toutes ses sources ni toutes ses références.

Un exemple ? Oui, un seul exemple ! Mais un exemple qui nous tient à cœur. Le 4 mai dernier, dans Le Figaro, Éric Zemmour a consacré un article aux Maos français. L’extrême-gauche attire beaucoup en ce moment. C’est un sujet à la mode, surtout dans les colonnes du Figaro. Dans cet article, Eric Zemmour a trouvé le moyen de placer une citation de Chesterton. Ce n’est pas forcément une mauvaise idée et c’est même très souvent une excellente idée. Mais Eric Zemmour cite Chesterton comme Chesterton aurait cité Zemmour si Chesterton avait été encore vivant et Français. C’est-à-dire qu’il cite de mémoire. Et la mémoire, c’est bien connu, est parfois défaillante. Même chez les anciens élèves de Science po comme Eric Zemmour. Une nouvelle fois, donc, Eric Zemmour a faussement cité Chesterton en lui attribuant la phrase désormais célèbre : « Le monde est plein d'idées chrétiennes devenues folles ».

Idées ? Où Eric Zemmour a-t-il lu que Chesterton parle d’idées chrétiennes. Dans quel livre de citations a-t-il pioché cette phrase ? On se le demande. Car, jamais Chesterton n’a écrit une telle phrase. Ni dans la version anglaise, ni dans aucune des traductions françaises du livre d'où est extraite cette phrase. Les choses devenues folles sous la plume de Chesterton, ce sont « les vertus » chrétiennes et il l’écrit dans un très beau passage d’Orthodoxie. C'est même au chapitre trois de ce maître-livre. Il donne même les raisons de cette folie dans un passage qu’il conviendrait de relire attentivement pour comprendre le sens réel de la phrase chestertonienne.

 

Ce n’est pas la première fois qu’Eric Zemmour se trompe dans sa citation de Chesterton. Comme elle est parlante, il l’a employée à plusieurs reprises, dans ses articles ou à la télévision, notamment chez Ruquier. Nous n’allons pas refaire l’historique de l’erreur zemmourienne. Nous l’avions déjà établie ici.

Que l’on nous entende bien. Nous ne reprochons pas à Eric Zemmour de se tromper. Personne n’est obligé de lire Chesterton, bien que cela soit une lecture recommandée. Mais récidiver dans l’erreur publiquement devient dérangeant quant il s’agit d’un journaliste de la trempe, du talent et de l’aura d’Eric Zemmour. Pour être certain qu’il ne retomberait pas dans une erreur répétée à plusieurs reprises, nous avons envoyé à Eric Zemmour notre livre L’Univers de Chesterton (Via romana). Il s’agit d’un dictionnaire de citations de notre auteur. Visiblement cet envoi ne lui est pas parvenu. C’est sans doute la bonne raison. La Poste fonctionne mal en France. Une bonne idée d’article pour Eric Zemmour. En attendant voici des extraits d'Orthodoxie. Avec le passage en question.



[ texte repris du site http://v.i.v.free.fr]

Le monde moderne n’est pas méchant ; sous certains aspects, le monde moderne est beaucoup trop bon. Il est plein de vertus désordonnées et décrépites. Quand un certain ordre religieux est ébranlé (comme le fut le christianisme à la Réforme), ce ne sont pas seulement les vices que l’ont met en liberté. Les vices, une fois lâchés, errent à l’aventure et ravagent le monde. Mais les vertus, elles aussi, brisent leur chaînes, et le vagabondage des vertus n’est pas moins forcené et les ruines qu’elles causent sont plus terribles. Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles. Elles sont devenues folles, parce qu’isolées l’une de l’autre et parce qu’elles vagabondent toutes seules. C’est ainsi que nous voyons des savants épris de vérité, mais dont la vérité est impitoyable ; des humanitaires éperdus de pitié mais dont la pitié (je regrette de le dire) est souvent un mensonge. Mr Blatchford attaque le christianisme parce que Mr Blatchford a la monomanie d’une seule vertu chrétienne, d’une charité purement mystique et presque irrationnelle. Il a une idée étrange : c’est qu’il rendra plus facile le pardon des péchés en disant qu’il n’y a pas de péchés. (...)

 

Or il est un cas beaucoup plus remarquable que cet antagonisme de la vérité et de la pitié, c’est celui de la déformation de l’humilité. (...)

 

Ce dont nous souffrons aujourd’hui, c’est d’un déplacement vicieux de l’humilité. La modestie a cessé tout rapport avec l’ambition pour entrer en contact intime avec la conviction, ce qui n’aurait jamais du se produire. Un homme peut douter de lui-même, mais non de la vérité, et c’est exactement le contraire qui s’est produit. Aujourd’hui, ce qu’un homme affirme, c’est exactement ce qu’il ne doit pas affirmer, c’est-à-dire lui-même ! Ce dont il doute est précisément ce dont il ne doit pas douter : la Raison Divine. (...)

 

Le nouveau sceptique est si humble qu’il doute de pouvoir apprendre. Ainsi nous aurions tort de nous presser de dire qu’il n’y a pas d’humilité propre à notre époque. Le vérité est qu’il en existe une, très réelle, mais pratiquement plus morbide que les farouches humiliations de l’ascète. L’ancienne humilité était un aiguillon qui empêchait l’homme de s’arrêter et non pas un clou dans la chaussure qui l’empêche d’avancer, car l’ancienne humilité faisait qu’un homme doutait de son effort et cela le poussait à travailler avec encore plus d’ardeur. Mais la nouvelle humilité fait que l’homme doute de son but, ce qui l’arrête tout à fait.

 

A tous les coins de rue nous sommes exposés à rencontrer un homme qui profère cette assertion frénétique et blasphématoire : « Je puis me tromper ». Chaque jour vous croisez quelqu’un qui vous dit : « Bien entendu, mon opinion n’est peut-être pas la bonne ». Or son opinion doit être la bonne, sinon, elle n’est pas son opinion. Nous sommes en train de créer une race d’homme d’une tournure d’esprit trop modeste pour croire à la table de multiplication ! Le danger est de voir des philosophes qui doutent de la pesanteur comme d’une simple fantaisie de leur cerveau. Les railleurs d’autrefois étaient trop orgueilleux pour être convaincus, mais ceux-ci sont trop humbles pour l’être. Les doux posséderont la terre mais les sceptiques modernes ont tant de douceur qu’ils ne veulent même plus réclamer leur héritage. (...)

 

Le péril, c’est que l’intelligence humaine est libre de se détruire elle-même. De même qu’une génération pourrait empêcher l’existence même de la génération suivante, si tous ceux qui la composent entraient au couvent ou se jetaient dans la mer, ainsi, un petit nombre de penseur peut, jusqu’à un certain point, faire obstacle à la pensée dans l’avenir en enseignant à la génération suivante qu’il n’y a rien de valide dans aucune pensée humaine.

 

Il est vain de parler de l’antagonisme de la raison et de la foi. La raison est elle même un sujet de foi. C’est un acte de foi de prétendre que nos pensées ont une relation quelconque avec une réalité quelle qu’elle soit. Si vous êtes vraiment un sceptique, vous devrez tôt ou tard vous poser la question : « Pourquoi y aurait-il quelque chose d’exact, même l’observation et la déduction ? Pourquoi la bonne logique ne serait-elle pas aussi trompeuse que la mauvaise ? L’une et l’autre ne sont que des mouvements dans le cerveau d’un singe halluciné ? ». Le jeune sceptique dit : « J’ai le droit de penser par moi-même ». Mais le vieux sceptique, le sceptique complet dit : « Je n’ai pas le droit de penser par moi-même. Je n’ai pas le droit de penser du tout. »

 

Il y a une pensée qui arrête la pensée, et c’est à celle là qu’il faut faire obstacle. C’est le mal suprême contre lequel toute autorité religieuse a lutté. Ce mal n’apparaît qu’à la fin d’époques décadentes comme la notre...

Car nous pouvons entendre le scepticisme brisant le vieil anneau des autorités et voir au même moment la raison chanceler sur son trône. Si la religion s’en va, la raison s’en va en même temps. Car elles sont toutes les deux de la même espèce primitive et pleine d’autorité. Elles sont toutes les deux des méthodes de preuves qui ne peuvent elles-mêmes être prouvées. Et en détruisant l’idée de l’autorité divine, nous avons presque entièrement détruit l’idée de cette autorité humaine par laquelle nous pouvons résoudre un problème de mathématiques. Avec une corde longue et résistante, nous avons essayé d’enlever sa mitre (la religion) à l’homme pontife et la tête (la raison) a suivi la mitre.

 

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Published by Les amis de Chesterton - dans Citations
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commentaires

Aymericism 11/01/2010 08:38


C'est de l'ergotage tant vous prenez les choses de manière basse : si vous faîtes un article chaque fois que quelqu'un ne cite pas à la perfection, il est temps d'en faire un métier. l'usage qu'a
fait Zemmour d'une idée le précédent est incontestablement pertinente. tout comme des milliers de gens le font à chaque fois qu'il s'expriment, Il s'attache à un donner une représentation
historique partant d'un auteur fameux. Et votre façon d'extraire sa mauvaise citation de la parole produite (à la téloche) est à la fois fallacieuse et plate. D'autant que remettre en cause les
propos de Zemmour est possible sur d'autres plans bien plus pertinent... mais encore faut-il en avoir les moyens.
 


Les amis de Chesterton 14/05/2009 09:55

On recopie toujours trop vite… Et les lecteurs auront corrigé d'eux-mêmes. Merci.

pg 14/05/2009 04:04

«Septique», vous avez dit «septique»?