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9 septembre 2009 3 09 /09 /septembre /2009 00:31

 


Selon Max Ribstein, que l’on ne saurait trop consulter en ce qui concerne l’œuvre romanesque de Chesterton (cf. Création romanesque et imagination, Max Ribstein, éditions Klincksieck), Manalive aurait été rédigé en 1911, année pendant laquelle Chesterton publie ce monument qu’est The Ballad of the White Horse ainsi que le premier recueil des Father Brown stories sans oublier cet autre recueil qu’est Appreciations and Criticisms of the Works of Charles Dickens.

Dale Ahlquist, le président de l’American Chesterton society a pu écrire que chaque roman de Chesterton était un hommage à Dickens et que Manalive ne manque à la comparaison puisque la description d’un grand vent soufflant sur la ville, en ouverture du roman, rappelle le début de Bleak House. Mais il faut ajouter que Chesterton reprend aussi dans ce nouveau roman une idée qu’il a déjà exprimé par deux fois. La première fois dans Homesick at home et la deuxième fois dans Orthodoxie. Cette idée, ce thème, c’est celui de notre emprisonnement dans la routine et la nécessité de sortir de notre cadre habituel pour retrouver le côté merveilleux de l’existence ordinaire.

Max Ribstein, lui, voit surtout dans Manalive un roman sur la difficulté du mariage, « l’impossibilité d’un amour idéal qui comblerait à la fois la soif d’absolu et les rêves de l’adolescence et les élans de la jeunesse ». On pourra peut-être reprocher à l’auteur de mettre souvent Chesterton sur le divan, ce qui est une caractéristique de l’époque (le livre est publié en 1981). Mais, en même temps, il a le mérite de relier l’œuvre de Chesterton à la vie de celui-ci et d’explorer cette vie en ne se limitant pas aux aspects joyeux et heureux. Le couple, sans enfant, formé par Chesterton et Frances fut-il un couple heureux ? En permanence ? Il ne faudrait rien connaître à la vie conjugale pour ne pas savoir que les épreuves renforcent ou brisent une union. A ce titre, l’histoire de la rédaction de Manalive serait à replacer dans l’histoire plus générale de la vie de Chesterton, et singulièrement dans le cadre de l’histoire de son couple.

Mais un autre thème mérite d’être mis en avant. C’est la pédagogie du renversement du regard qui traverse toute l’œuvre de Chesterton et que l’on retrouve singulièrement dans Manalive à travers ce passage notamment  :

« Aussitôt après, il parut se renverser en arrière, comme s’il allait se détacher de l’arbre auquel, pourtant, il restait accroché par ses jambes, qu’il avait longues et robustes, dans la position d’un singe qui se serait balancé par la queue ». Innocent Smith fera d’ailleurs davantage :

« le fou, se lançant en avant sur ses deux mains, les bottines en l’air, agita ses deux jambes comme deux enseignes symboliques (chacun pensait malgré soi au singulier télégramme) et saisit son chapeau avec les pieds ».

Cette position à l’envers n’est pas une facétie de l’auteur. Chesterton défend le regard du poète, regard souvent surprenant, renversant parfois, mais qui va au fond des choses. Smith, qui courtise sa propre femme sous différents aspects tout au long de Manalive, qui se livre à des cabrioles inquiétantes, apparaît à première vue, davantage comme un fou que comme un poète parce qu’il ne contente pas de déclamer des vers. En fait, parce que plus exactement il transforme chaque moment de sa vie en autant de vers qui forment le long poème de son existence. Il y a une sagesse du poète ou du fou. Cette sagesse implique un renversement intégral du regard dont Chesterton donnera la clef dans son Saint Françoise d’Assise : « Voir à l’envers, c’est voir un monde plus brillant et plus saisissant, qui offre une ressemblance certaine avec le monde qu’un mystique voit tous les jours – à l’endroit. »

 

 

 

 

Frontispice de l'édition originale

 

(À suivre…)

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Published by Les amis de Chesterton - dans La malle des livres de GKC
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