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18 mars 2011 5 18 /03 /mars /2011 08:28

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On l'oublie trop souvent : Chesterton fut un merveilleux critique littéraire, même si l'on n'est pas obligé de le suivre dans chacun de ses jugements. Dans plusieurs ouvrages, il a réuni des critiques de livres, qui sont autant d'exploration à la Chesterton de l'univers d'un écrivain. Dans Twelve Types, paru en 1902 (voir notre présentation ICI) on trouve un texte sur Charlotte Brontë. Le miracle d'internet fait que la traduction de ce texte, dont nous reproduisons ci-dessous seulement le début, se trouve en allant sur WiKilivres. Merci donc à « Marc » pour sa traduction mise à la disposition de tous les lecteurs. 

 

On soulève souvent des objections contre la biographie réaliste parce qu’elle révèle beaucoup de choses importantes et même sacrées de la vie d’un homme. La véritable objection se trouverait plutôt dans le fait qu’elle révèle d’un homme les points précis qui sont sans importance. Elle révèle, met en avant et souligne précisément ces choses de la vie d’un homme dont cet homme lui-même est entièrement inconscient ; sa classe sociale précise, la condition de ses ancêtres, l’endroit où il est en ce moment. Ce sont des choses qui, à proprement parler, n’entrent jamais dans le champs de vision humain. Elles ne viennent pas à l’esprit d’un homme ; on pourrait dire, avec une vérité presque égale, qu’elles ne se produisent pas dans la vie d’un homme. Un homme ne se pense pas plus lui-même comme le locataire de la troisième maison d’une rangée de pavillons à Brixton, qu’il ne se pense comme un animal étrange à deux jambes. Quel était le nom d’un homme, quel était son revenu, avec qui s’est-il marié, où vivait-il, ce ne sont pas là des choses sacrées ; ce sont des choses sans pertinence.

Le cas des Brontë en est un exemple très convaincant. Les Brontë sont dans la situation de la dame folle d’un village de campagne ; ses excentricités constituent une source intarissable de conversations innocentes pour ce cercle excessivement léger et bucolique qu’est le monde littéraire. Les très glorieuses commères de la littérature, comme M. Augustine Birell et M. Andrew Lang, ne se fatiguent jamais de collecter tous les aperçus, toutes les anecdotes, tous les sermons, tous les points de vue accessoires, toutes les vétilles et peccadilles dont on pourra faire un musée Brontë. Elles sont les auteurs victoriennes les plus personnellement discutées, et les feux de la rampe de la biographie ont laissé peu de recoins obscurs dans la sombre et vieille maison du Yorkshire. Et pourtant, la totalité de cette investigation biographique, quoique naturelle et pittoresque, ne convient pas totalement aux Brontë. Car le génie des Brontë était par-dessus tout destiné à proclamer la suprême inimportance des apparences. Jusqu’alors, on pensait que la vérité se trouvait toujours plus ou moins dans le roman de mœurs. Charlotte Brontë galvanisa le monde en montrant qu’une vérité infiniment plus ancienne et plus élémentaire pouvait être transmise par un roman dans lequel aucun personnage, bon ou mauvais, n’a les moindres mœurs. Son œuvre représente la première grande affirmation que la vie monotone de la civilisation moderne est un déguisement aussi tapageur et trompeur que le costume d’un bal-masqué. Elle a montré que des abimes pouvaient se trouver dans une gouvernante et des éternités dans un manufacturier ; son héroïne est la vieille fille ordinaire, avec une robe de mérinos et une âme de feu. Il est significatif de remarquer que Charlotte Brontë, suivant consciemment ou inconsciemment la grande tendance de son génie, fut la première à enlever à l’héroïne non seulement l’or et les diamants artificiels de la santé et de la mode, mais même l’or et les diamants naturels de la beauté physique et de la grâce. Instinctivement, elle a senti que tout le dehors devait être enlaidi, pour que tout l’intérieur puisse être sublimé. Elle a choisi la plus laide des femmes dans le plus laid des siècles, et a révélé en eux tous les enfers et les paradis de Dante.

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Published by Les amis de Chesterton - dans Information
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