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1 février 2010 1 01 /02 /février /2010 06:19
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Lors de sa parution en 1914, en Angleterre, The Flying Inn (L’Auberge volante) est lu par un critique littéraire de renom et un bon connaisseur de Chesterton : Valery Larbaud (voir ICI, , et ). Au titre de la rubrique « Lettres anglaises », il en propose une présentation de plusieurs pages (1072-1076) dans La Nouvelle Revue Française (n° 66, juin 1914), en prenant appui sur l’édition Tauchnitz. D’une manière générale, on sent que Larbaud commence à se lasser de Chesterton, qu’il a pourtant contribué à faire découvrir en France. Toute la première partie de son article consiste à montrer – ce en quoi il semble avoir raison – que les romans de Chesterton n’en sont pas, mais qu’il s’agit de « récits allégoriques ». Toujours selon Larbaud, ces récits reflètent la doctrine de l’auteur et servent d’ailleurs à transmettre celle-ci aux lecteurs. L’allégorie se fait alors apologétique. Et ce n’est pas sans inconvénient de l’avis de Larbaud, pour deux raisons :

1°) « Cette transposition d'une doctrine en récit n'est pas sans inconvénients. D'abord, pour comprendre tout le récit, il faut connaître la doctrine philosophique et politique de l'auteur. L'allégorie n'est pas toujours claire. Le lecteur qui ne connaît rien d'autre de G. K. Chesterton ne verra guère dans The Flying Inn qu'une Alice au Pays des Merveilles pour grandes personnes. » Comme lecteur de Chesterton, nous pouvons confirmer. C’est en relisant les romans de Chesterton, après avoir voyagé dans le monde de ses essais et de ses articles, que l’on comprend mieux ce qu’il veut dire, les allusions, les références, etc. Il faut donc un aller-retour constant dans l’œuvre chestertonienne car les romans illustrent aussi les idées exposées dans les essais ou dans les articles. Notre conclusion sera donc – contrairement à l’avis de Larbaud – de relire les ouvrages de Chesterton car la surprise est toujours là.

2°) Larbaud pointe également un reproche qu’il estime plus grave : « Le démonstrateur, en choisissant, pour ses exemples, certains objets, ne considère habituellement qu'une propriété de ces objets ; en réalité, c'est telle propriété qu'il considère, et du reste de l'objet, il ne parle pas. Un professeur de mathématiques définit la sphère. Puis il dit à ses élèves : "Pour vous en faire une idée, regardez ce globe terrestre". Or le globe terrestre est en lui-même bien autre chose qu'une sphère : il est une représentation de la terre, il est coloré, etc. (Le professeur a raison, d'ailleurs : il n'a jamais dit que le globe terrestre était la sphère idéale.) Ainsi il arrive qu'en prenant un peu au hasard ses exemples, G. K. Chesterton manque son but. » La critique n’est pas fausse, même si elle est un peu étrange. En effet, un roman n’épuise pas un sujet et il n’est pas là pour présenter la totalité d’un fait, d’un personnage, d’une idée, d’une réalité. La rigueur que l’on attend d’un essai et d’une démonstration, on ne la cherche pas d’un roman. Et Chesterton le sait très bien en utilisant le genre romanesque. La critique de Larbaud est donc paradoxale, même si elle n’est pas totalement infondée. Elle reproche à Chesterton, d’une part, de ne pas remplir les canons du roman et de transmettre une doctrine. Et, d’autre part, elle lui reproche de ne pas aller jusqu’au bout d’une démonstration.

Cependant, Larbaud, comme témoin, confirme bien une chose que nous avancions sans connaître la confirmation que son article nous apporterait. The Flying Inn ne peut se comprendre sans avoir en toile de fond l’Affaire Marconi : « Mais la doctrine chestertonienne s’est un peu modifiée depuis Orthodoxie. Le développement de la politique parlementaire en Angleterre, le rôle joué par la diplomatie européenne dans les guerres d'Orient, enfin et surtout la courageuse campagne entreprise par Cecil Chesterton et les gens du New Witness, au moment de l’affaire Marconi, tout cela n'a pas été sans influencer G. K. Chesterton. "Le Christianisme et la Révolution sont de plus en plus proches alliés", dit-il dans L’Auberge Volante. Et en effet, ce que nous trouvons dans ce livre, les vrais personnages de ce livre, c'est la Croix et le drapeau rouge alliés contre le Croissant. Christianisme, syndicalisme révolutionnaire, avec un peu de mort-aux-métèques et beaucoup d'antisémitisme importé de France, voilà les éléments irréductibles de ce livre, qui sont aussi les principes directeurs du New Witness et de sa politique ». [Ce dernier point est discutable et montre une vision très auto-centrée, très française. Nous en reparlerons].

Le « témoin » Larbaud nous apprend aussi quelque chose de la réaction des lecteurs de Chesterton, et notamment des lecteurs qui auraient dû lui être favorables : « Il y a en ce moment toute une correspondance, dans le New Witness, provoquée par L’Auberge Volante : des gens nient avec indignation que Peuple = Cabaret. En langage chestertonien cabaret signifie exactement plaisir, superflu, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus nécessaire — pour le peuple. Mais pour un certain nombre de gens, et pour beaucoup de femmes d'ouvriers sans doute, cabaret signifie ruine, maladie, perdition — pour le peuple. Il est vrai que l’auteur a pris soin de s'expliquer là-dessus (p. 235 et ailleurs) : c'est à l'ancien cabaret anglais qu'il a pensé, et non à l'assommoir moderne. N'empêche que l'exemple choisi prêtait à équivoque. »

On reviendra aussi sur ce sujet, plus complexe qu’il n’y paraît et qui touche la vie personnelle de l’auteur. Concluons en attendant sur les dernières  lignes de Valery Larbaud, qui après avoir dit son agacement, termine par une note positive : « Mais enfin c'est G. K. Chesterton. Il y a la vieille vigueur de l'auteur d’Hérétiques, et le style. Et quelquefois même des choses comme ceci : "Lady Ivywood ressemblait à tous les parents des intellectuels. Il y a quelque chose de plus triste à voir que la figure d'un enfant abandonné ; c'est la figure d'une mère abandonnée." »

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Published by Les amis de Chesterton - dans La malle des livres de GKC
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