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28 juin 2010 1 28 /06 /juin /2010 05:52


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Le Monde comme il ne va pas (traduction française réalisée par Marie-Odile Fortier-Masek pour les éditions de l’Age d’Homme) célèbre cette année ses cent ans. C’est un ouvrage important pour comprendre la pensée sociale de Chesterton et pour goûter dans le même temps sa truculence.

À l’époque de Chesterton, les mythes du progrès et de l’industrialisation déroulent devant les optimistes béats un tapis rouge qui prendra vite l'aspect du sang. À leurs yeux, le monde est beau, resplendissant et les malheurs appartiennent au temps passé, à l’âge des ténèbres. Une fois encore, Chesterton se trouve là où personne ne l’attend. Le monde, ou plus exactement, la création, il l’aime suffisamment pour ne pas accepter qu’on la défigure constamment. Il met donc en application sa pédagogie du renversement de perspective. Il déchire le voile des faux-semblants qui mine la société anglaise et qui l’enfonce dans une paradoxale satisfaction béate devant ses propres malheurs. Chaque aspect du monde moderne, chaque courant de la pensée moderne, constitue une terrible machine qui déracine l’homme de son terreau naturel en lui promettant le bonheur et en le rendant esclave.

Tout y passe ! La vision moderne de l’homme qui est un réductionnisme, l’aristocratie qui n’est plus qu’une oligarchie du « fric », l’impérialisme, destructeur des nations et serviteur du despotisme commercial, la « suffragette » qui met au placard sa féminité pour être davantage un homme, l’éducation moderne qui se refuse à éduquer, etc.

C’est une mise en cause, mais joyeuse, truculente, heureuse, le fruit d’un amoureux de la vie. C’est aussi une constante ouverture de réflexion sur une autre conception de la vie sociale, qui refuse de réduire l’homme à être un instrument de l’utilitarisme moderne.

Si l’on veut absolument un résumé de ce livre, pourquoi ne pas le trouver dans ce passage consacré à la famille, institution si importante pour Chesterton qu’il écrit : « Nous ne considérerons les tendances cosmiques et politiques qu’en fonction de leur incidence sur ce toit ancien et unique ».

Alors, que dit-il de la famille ?

« On peut dire que cette institution qu’est le foyer est l’institution anarchiste par excellence. C’est-à-dire qu’elle est plus ancienne que la loi, et qu’elle se tient à l’écart de l’État. De par sa nature, elle est revigorée ou corrompue par des forces indéfinissables issues de la coutume ou de la parenté. Cela ne veut dire pour autant que l’État n’ait pas autorité sur les familles : dans de nombreux cas qui sortent de l’ordinaire, on a recours, et il le faut, à cette autorité de l’État. Toutefois, l’État n’a pas accès à la plupart des joies et des chagrins familiaux, ce n’est pas tant que la loi ne doive pas interférer mais plutôt qu’elle ne le peut. Certains domaines sont trop éloignés de la loi, d’autres en sont trop proches ; il est plus facile à l’homme de voir le Pôle Nord que de voir sa propre échine. Des affaires sans importances et immédiates seront tout aussi difficiles à gérer que d’autres, plus importantes et lointaines. Les vraies peines et les vraies joies de la famille en sont un parfait exemple. Si un bébé réclame la lune en pleurnichant, le gendarme ne pourra pas plus aller la lui décrocher qu’il ne pourra le calmer. »

 

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Sa politique, ou si l’on préfère sa vision sociale, on le voit, est fort simple. Elle vise à marier ce couple apparemment  impossible, liberté et institutions. Au terme de Le Monde comme il ne va pas, il l’exprime à travers la parabole de la « petite fille » :

 

« Cette parabole, ces dernières pages, et mêmes toutes ces pages, visent à démontrer que nous devons tout recommencer, à l'instant, et par l'autre bout. Je commencerai par les cheveux d'une petite fille. Si mauvais que soit le reste, la fierté d'une bonne mère pour la beauté de sa fille est chose saine. C'est l'une de ces tendresses inaltérables qui sont les pierres de touche de toutes les époques et de toutes les races. Tout ce qui ne va pas dans ce sens doit disparaître. Si les propriétaires, les lois et les sciences s'érigent là-contre, que les propriétaires, les lois et les sciences disparaissent. Avec les cheveux roux d'une gamine des rues, je mettrai le feu à toute la civilisation moderne.

Puisqu'une fille doit avoir les cheveux longs, elle doit les avoir propre; puisqu'elle doit avoir les cheveux propres, elle ne doit pas avoir une maison mal tenue; puisqu'elle ne doit pas avoir une maison mal tenue, elle doit avoir une mère libre et détendue; puisqu'elle doit avoir une mère libre et détendue, elle ne doit pas avoir un propriétaire usurier; puisqu'elle ne doit pas avoir une propriétaire usurier, il doit y avoir une redistribution de la propriété; puisqu'il doit y avoir une redistribution de la propriété, il doit y avoir une révolution.

Cette gamine aux cheveux d'or roux (que je viens de voir passer en trottinant devant chez moi), on ne l'élaguera pas, on ne l'estropiera pas, en rien on ne la modifiera; on ne la tondra pas comme un forçat. Loin de là. Tous les royaumes de la terre seront découpés, mutilés à sa mesure. Les vents de ce monde s'apaiseront devant cet agneau qui n'a pas été tondu. Les couronnes qui ne vont pas à sa tête seront brisées. Les vêtements, les demeures qui ne conviennent pas à sa gloire s'en iront en poussière. Sa mère peut  lui demander de nouer ses cheveux car c'est l'autorité naturelle, mais l'empereur de la Planète ne saurait lui demander de les couper. Elle est l'image sacrée de l'humanité. Autour d'elle l'édifice social s'inclinera et se brisera en s'écroulant; les colonnes de la société seront ébranlées, la voûte des siècles s'effondrera, mais pas un cheveu de sa tête ne sera touché. »

 

Nous célébrerons en octobre prochain à Paris ce grand livre chestertonien. Nous serons précédés, en quelque sorte, par l’American Chesterton Society, qui consacre sa conférence annuelle à ce centenaire. Cette 29ème  conférence annuelle aura lieu à Mt. St. Mary’s University, à Emmitsburg dans le Maryland, du 5 au 7 août prochain. Sous la houlette du président de l’American Chesterton Society, Dale Ahlquis, plusieurs interventions auront lieu qui décrypteront les erreurs de notre temps. Ainsi, Joseph Pearce sur les erreurs au sujet du progrès ; Geir Hasne, sur les erreurs au sujet de la science ; James Woodruff, en partant des liens entre GKC et Edmond Burke, sur les erreurs concernant le conservatisme ; James O’Keefe, sur les erreurs concernant les services sociaux ; William Marshner, sur les erreurs dans le domaine de la théologie.

Plus positives, d’autres interventions nourriront aussi la réflexion en traitant :

– La femme qui était Chesterton, par Nancy Brown, l’une des grandes plumes de l’American Chesterton Society ;

– Chesterton, Shakespeare et aujourd’hui, par le father Peter Milwar ;

– L’évangélisation de l’imagination, par Regina Doman ;

–Chesterton et Newman, par le father Ian Ker ;

Sans oublier bien sûr l’intervention toujours attendue de Dale Ahlquis.

Un grand moment auquel on regrette seulement de ne pas pouvoir assister…

 

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Published by Les amis de Chesterton - dans Information
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