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5 septembre 2011 1 05 /09 /septembre /2011 08:59

Suite et fin du poème de Chesterton consacré à la bataille de Lépante et dont la première partie a été publiée ici.

 

 

Saint Michel est sur le Mont, aux routes marines du Nord,

(Don Juan d'Autriche a ceint son épée).

Où scintillent les mers grises, où court le flot hâtif,

Où les gens de mer peinent en hissant leurs voiles rousses,

Il secoue sa lance de fer et bat de ses ailes de Pierre :

Le bruit a traversé la Normandie, le bruit s'en est allé seul ;

Le Nord est plein de choses compliquées et de textes qui font mal aux yeux,

Et toute naïveté de colère et de surprise est morte ;

Un chrétien tue un chrétien dans une chambre étroite et poussiéreuse

Et le chrétien a peur du Christ et de son nouveau visage de fatalité,

Et le chrétien hait Marie que Dieu baisa en Galilée,

Mais Don Juan d'Autriche a chevauché vers la mer.

Don Juan qui appelle à travers la rafale et l'éclipse,

Clamant de sa trompette, de la trompette de ses lèvres,

Sa trompette qui dit ha !

Domino Gloria !

Don Juan d'Autriche a crié vers les vaisseaux.

 

Le roi Philippe est dans son cabinet, la Toison d'Or au cou ;

(Don Juan d'Autriche est paré sur le pont.)

Les murs sont tendus de velours noir et doux comme le péché,

Et de petits nains entrent et sortent en rampant.

Il tient une fiole de cristal dont les couleurs ressemblent à la lune.

Il la touche, elle frémit, et bientôt le voilà qui tremble,

Et son visage est comme un chancre de lèpre, blanc et gris,

Comme les plantes dans les hautes maisons fermées au jour,

Et la mort est dans la fiole, et la fin de toute œuvre noble.

Mais Don Juan d'Autriche a fait feu sur les Turcs.

Don Juan est à la chasse et ses chiens ont donné de la voix.

Le bruit de sa chasse a grondé à travers l'Italie

Canon après canon, ha, ha !

Canon après canon, hourra !

Don Juan d'Autriche

A lâché sa bordée.

 

Le pape était sans sa chapelle avant le jour et la bataille,

(Don Juan d'Autriche a disparu dans la fumée.)

La chambre dérobée dans la maison de l'homme où Dieu attend toute l'année.

La fenêtre secrète d'où le monde paraît si petit et précieux ;

Il voit comme en un miroir, sur la monstrueuse mer crépusculaire,

Les croissants de ces cruels vaisseaux dont le nom est mystère,

Ils jettent de grandes ombres vers l'ennemi, enténébrant la Croix et le Château ;

Ils masquent les lions empanachés sur les galères de Saint‑Marc ;

Et sur les vaisseaux sont les châteaux des chefs bruns, aux barbes noires,

Et au fond des vaisseaux sont les prisons où dans de multiples peines,

Des captifs chrétiens, malades et sans soleil, toute une race de forçats languit

Comme un peuple dans les villes englouties, comme une nation dans les mines.

Ils sont enfouis comme ces esclaves qui suaient, tandis que dans le ciel matinal

S'échelonnaient les dieux géants, quand la tyrannie était jeune.

Ils sont sans nombre, sans voix, sans espoir, comme ceux qui tombent ou qui fuient

Devant les chevaux des grands rois, dans le granit de Babylone.

Et plus d'un a perdu l'esprit dans sa morme cellule infernale

Où l'épie une face jaune à travers la grille de sa geôle,

Et il a oublié son Dieu, et il n'attend plus un signe…

(Mais Don Juan d'Autriche a rompu la ligne de combat !)

Don Juan tonnant du haut de la poupe aux couleurs de meurtre,

Rougissant l'océan comme la felouque sanglante d'un pirate.

Inondant de pourpre les argents et les ors,

Brisant les haches, faisant sauter les chaînes

Et voici affluer des milliers d'hommes qui peinaient sous la mer,

Blêmes de bonheur, aveuglés de soleil, saoulés de liberté.

 

Vivat Hispania !

Domini Gloria !

Don Juan d'Autriche

A délivré son peuple

 

Cervantès sur sa galère a remis l'épée au fourreau,

(Don Juan d'Autriche s'en revient couronné de lauriers.)

Il voit à travers une terre lasse une lente route d'Espagne

Où un chevalier maigre et fol à jamais chevauche en vain,

Et il sourit, mais pas à la façon des Sultans, et il rengaine sa lame.

(Mais Don Juan d'Autriche est revenu de la Croisade.)

 

1915

(Traduction E.-M. Denis-Graterolle)

 

 

Voici ce poème dit dans sa version originale anglaise : 

 

 



 

 

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Published by Les amis de Chesterton - dans Poèmes
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