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5 juillet 2010 1 05 /07 /juillet /2010 06:25

Nous reproduisons ci-dessous dans son intégralité l'introduction à l'édition française des Crimes de l'Angleterre, de G.K. Chesterton, livre publié à Paris, en 1916, aux éditions Georges Crès. Cette introduction est signée Charles Sarolea, personnalité sur laquelle nous reviendrons prochainement

 

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« Il existe peut-être des écrivains anglais plus ordonnés et plus systématiques que G. K. Chesterton. Il n'en est pas un qui ait creusé plus profondément, jusqu'au roc, les fondements de la morale et de la politique ou qui ait approché de plus près les vérités éternelles. D’autres ont pu exercer une influence plus étendue; nul n'en possède de plus ennoblissante et de plus inspiratrice. Des personnalités littéraires ont pu être plus brillantes, maîtresses d'un style plus éclatant, il n'en est pas qui possèdent une aussi complète originalité. Il n’y a pas un seul guide spirituel qui soit l'objet d'une telle confiance et d’un tel amour, suivi d'une troupe plus fervente de disciples et d'admirateurs.

G. K. Chesterton n'a que quarante-deux ans; une longue carrière lui reste ouverte. Mais il se dresse déjà comme une figure mythique dans le monde des lettres et si quelque catastrophe devait faire disparaître ce qu'il écrit, lui-même n'en survivrait pas moins comme l'un des personnages héroïques et légendaires du journalisme anglais. Et la raison en est évidente. Si originaux et si suggestifs que soient les écrits de G. K. Chesterton, l'homme reste beaucoup plus grand que son œuvre. Il a le corps d'un géant, l'âme d'un saint, la simplicité et la candeur d'un enfant,  l'exubérante fantaisie d’un poète, l'esprit alerte d'un sophiste et l'intégrité intellectuelle de celui qui cherche la vérité. Il unit le courage agressif d'un croisé à la douceur d'un quaker. Il se sert de sa plume comme d'une épée mais au milieu de ses emportements les plus passionnés, jamais il ne l'empoisonna. Ses discussions qui furent si nombreuses n'ont jamais laissé le dard dans la plaie.

G. K. Chesterton est le penseur catholique le plus pénétrant de la génération actuelle. Sa principale fonction dans l'histoire aura été probablement de détruire le préjugé anglais contre le « Romanisme » et de raviver en Angleterre la tradition catholique de l'Europe. Sa conversion au catholicisme romain a été attribuée à la mystérieuse influence de son fidus Achates, M. Hilaire Belloc. Mais cette influence a été très exagérée. Car Chesterton n'a probablement cédé qu'aux affinités électives de son esprit et non à la pression de l'amitié. En étudiant son apologétique, on voit clairement que le catholicisme romain l'attire aussi bien par ses côtés intellectuels et artistiques que par ses aspects moraux et politiques et que le tempérament de Chesterton est naturellement chrétien.

Bien qu'il ait pris position comme catholique, Chesterton est demeuré un libéral et un radical impénitent et toute l'influence de M. Belloc n'a pu réussir à rendre étroite son intelligence ou à endurcir son sentiment d'humanité. Il est resté résolument loyal aux causes pour lesquelles il a lutté dans sa jeunesse.

G. K. Chesterton n'est pas seulement un libéral-radical par ce fait qu'il croit a la liberté politique et spirituelle pour les autres; il l'est aussi parce qu'il réclame cette liberté pour lui-même et dans une large mesure. Et c'est avec passion qu'il affirme le droit de se contredire. Le paradoxe est l'expression littéraire de son tempérament. Lui-même est un faisceau de paradoxes. Il a écrit deux nobles livres sur l'orthodoxie et un troisième contre les hérétiques mais son orthodoxie a parfois de faux airs d'hérésie. Conservateur dans l'âme, ennemi irréconciliable du socialisme d'État, il est le ferme champion de toutes les institutions sociales, du moins des plus vénérables et des plus individualistes, de la propriété paysanne, par exemple. Et cependant il a aidé avec générosité les socialistes militants et donné sans compter son appui aux feuilles socialistes et révolutionnaires. C'est un bon Européen et il rêve toujours de rétablir l'unité morale et religieuse que la chrétienté connut au moyen âge. Et c'est aussi un nationaliste ardent avec une teinture d'antisémitisme, un cockney de Londres et le seul interprète authentique de Pickwick.

Ce qui caractérise nettement le courage et la sincérité de G. K. Chesterton c'est qu'à l'heure où le sentiment national est devenu d'une sensibilité morbide, il a décidé de révéler les « crimes de l'Angleterre », de débrider les plaies du faux patriotisme, d'en mettre les idoles en pièces et de dénoncer comme d'humiliants désastres bien des victoires glorieuses et d'orgueilleux souvenirs. Lord Castlereagh est cloué au pilori d'infamie et William Pitt est jeté à bas de son piédestal. Il est vrai que cette dénonciation des crimes de l'Angleterre n'est qu'une façon indirecte de dénoncer les crimes de l'Allemagne. Car le plus grand crime moral de l'Angleterre aussi bien que sa principale erreur politique a été de se faire pendant près de deux cents ans l'instrument de la barbarie prussienne. L'accident politique d'une lignée de princes du Hanovre montant sur le trône des Stuarts et la haine non conformiste du catholicisme romain ont réussi à faire de la Grande‑Bretagne le complice de la Prusse protestante et, à une époque qui heureusement n'appartient plus qu'au passé, l'ennemi héréditaire de la France.

L'appui donné à la Prusse et l'hostilité contre la France sont des faits en corrélation intime et c'est pourquoi le plaidoyer de G. K. Chesterton contre l'Allemagne n'est qu'une façon détournée de plaider la cause de la France. De même que l'on doit à la Prusse l'influence sinistre qui s'exerça si longtemps dans la politique européenne, on n'aura vu en général rayonner de l'âme de la France que « douceur et clarté ». Aux jours les plus sombres du désaccord franco-britannique, Chesterton a gardé sans trouble et sans changement sa fidélité â l'ancienne Gaule et il est un de ceux qui auront le plus contribué à forger l'alliance politique et spirituelle qui sauve aujourd'hui l'Europe. Et c'est pourquoi, s'ajoutant aux brillants mérites littéraires des Crimes de l'Angleterre en dehors de l'intérêt passionnant qu'offre cet examen philosophique de l'histoire contemporaine de l'Europe et de la Grande‑Bretagne, les sympathies françaises de G. K. Chesterton recommandent suffisamment cette traduction de son dernier livre à l'attention du public français

 

CHARLES SAROLEA. »

 

 

 

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Published by Les amis de Chesterton - dans La malle des livres de GKC
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