Un peu d'histoire

Mercredi 28 octobre 2009

Qui l’aurait cru ? Et pourtant, Antonio Gramsci, membre fondateur du parti communiste italien, théoricien célèbre, mort quelques jours après être sorti de prison, dans la nuit du 26 au 27 avril 1937, lisait Chesterton. Justement, c'est dans une lettre écrite en prison, à sa belle-sœur Tania, qu'il évoque Chesterton à propos des aventures du Père Brown.

« Prison de Turi, 6 octobre 1930

(…)

Je te remercie de tout ce que tu m'as envoyé. On ne m'a pas encore remis les deux livres : la bibliographie fasciste et les contes de Chesterton que je lirai volontiers pour deux raisons. D'abord parce que j'imagine qu'ils sont aussi intéressants. que ceux de la Première série et ensuite parce que je vais essayer d'imaginer l'impression qu'ils ont dû faire sur toi. Je t'avoue qu'il y aura là, pour moi un plaisir extrême. Je nie souviens avec précision de ton état d'âme à la lecture de la première série : tu avais une heureuse disposition à recevoir les impressions les plus immédiates et les moins compliquées. Tu n'avais pas d'autre part réussi à t'apercevoir que Chesterton a écrit une très fine caricature des romans policiers proprement dits. Le Père Brown est un catholique qui se moque de la manière de penser mécanique des protestants et le livre est fondamentalement une apologie de l’Église romaine opposée à l’Église anglicane. Sherlock Holmes est le policier protestant qui trouve en parlant de l'extérieur, en se basant sur la science, sur la méthode expérimentale, sur l'induction. Le Père Brown est le prêtre catholique qui, à travers les expériences psychologiques raffinées fournies par la confession et les travaux de casuistique des pères, et cependant sans négliger la science et l'expérience, mais en se basant surtout sur la déduction et sur l'introspection, bat Sherlock Holmes à plate couture, le fait apparaître comme un petit gamin prétentieux, en montre l'étroitesse et la mesquinerie. D'autre part, Chesterton est un grand artiste alors que Conan Doyle était un médiocre écrivain malgré qu'il ait été fait baronnet à titre littéraire; il y a chez Chesterton une distinction à établir entre le contenu, l'intrigue policière et la forme, et aussi envers la matière traitée une subtile ironie qui rend les récits plus savoureux. Qu'en penses-tu ? je me souviens que tu lisais ces contes comme s'il s'était agi de faits réels et que tu les faisais tiens au point d'en arriver à exprimer ton admiration pour le Père Brown et sa merveilleuse finesse avec une ingénuité qui me divertissait beaucoup. Ne te formalise pas de cela, car, dans mon plaisir, il y avait une pointe d'envie pour ta capacité à recevoir des impressions fraîches et pures.

Je t'embrasse affectueusement.

ANTOINE »

 

Par Les amis de Chesterton
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Mercredi 2 septembre 2009


 

 














 

Un jeune avocat nommé Gandhi.


Apparemment, rien ne rapproche les deux hommes, l’un écrivain catholique anglais et l’autre grande figure nationale et spirituelle de l’Inde. Mais les apparences sont trompeuses. Sous l’écorce qui s’impose d’abord, on peut trouver entre les deux hommes quelques rapprochements à faire.

Certes, ce n’est pas le physique qui relie l’un et l’autre Chesterton et Gandhi, le bon vivant et l’ascète. Ni la religion, ni la nationalité, ni la culture. L’époque ? Oui, d’une certaine manière. L’époque et une certaine conception politique partagée d’un côté comme de l’autre.

Dans un livre consacré à Gandhi (Gandhi: Voice of a New Age Revolution, Axios Press) Martin Green affirme que Chesterton a influencé Gandhi dans sa recherche d’une voie pour l’indépendance indienne.

Il confirme ainsi les propos plus anciens de Philip Nicholas Furbank qui affirmait, dans Chesterton the Edwardian (in G.K. Chesterton: A Centenary Appraisal, John Sullivan, ed., Harper and Row, 1974) que les idées de Chesterton étaient en partie à l’origine du livre de Gandhi  Hind Swaraj. Dans le même livre, Furbank allait jusqu’à déclarer que Gandhi avait été « abasourdi » en lisant un article de Chesterton paru dans The Illustrated London News du 18 septembre 1909. De son côté Geoffrey Ashe avait également signalé la même histoire dans son livre consacré à Ghandi ((Stein & Day, NY, p. 137-138, 1968) et il l’a redit dans un ouvrage plus récent, The Offbeat Radicals (London, Metheun, 2007).

Gandhi a, en effet, lu la chronique de Chesterton du 18 septembre 1909 parue dans The Illustrated London News. Consacrée au nationalisme indien, cette chronique lui reproche non d’être indien ou nationaliste, mais d’être trop imbu de l’esprit moderne et notamment d’Herbert Spencer. D’où la question de Chesterton : quelle est la force de l’esprit national indien s’il ne peut pas protéger les Indiens contre les idées de Spencer ?

Dans le New York Times du 21 mai 1916, Chesterton reviendra sur la question en affirmant, à l’encontre de la pensée de la majorité des Britanniques d’alors, que l’Inde doit appartenir aux Indiens. L’écrivain répondait aux questions de Herendranath Maitra, auteur de « Hinduism, the World Ideal » et responsable du périodique « A Voice from India ».

Les influences sur Gandhi dépassent largement Chesterton. Le dirigeant Indien a subi l’influence de John Ruskin, de Tolstoï, de Thoreau, d’Emerson et de bien d’autres encore. Il a néanmoins témoigné lui-même de sa proximité avec Chesterton dans son combat contre la civilisation moderne et contre le fait que l’élite indienne se laissait trop souvent séduire par celle-ci. Par deux fois au moins, Gandhi a évoqué publiquement Chesterton dans Indian Opinion, un journal hebdomadaire. Dans l’édition du 22 janvier 1910 du Indian Opinion, Gandhi dit son accord explicite avec Chesterton dans l’analyse de celui-ci (parue dans The Daily News du 22 octobre 1909) dans lequel l’écrivain dit son admiration pour l’ère médiévale.

Mais c’est dans un article précédent de Gandhi (Indian Opinion du 8 janvier 1910) que celui-ci indique clairement sa proximité de pensée avec GKC. Son article commence ainsi :

« M. G.K. Chesterton est l'un des grands auteurs actuels. C’est un Anglais d'une trempe libérale. Son talent d’écrivain fait que ses articles sont lus par des millions de personnes avec une grande avidité. Dans The Illustrated London News du 18 septembre, il a écrit un article consacré au Réveil indien, qui mérite d’être lu. Je crois aussi que ce qu'il a écrit est juste ».  Dans cet article déjà évoqué plus haut, Chesterton indique que « la première difficulté, c’est que le nationalisme indien n’est pas national ». Une leçon reçue avec enthousiasme par Ghandi qui invite les Indiens à réfléchir sérieusement aux propos de Chesterton et de s’interroger sur leur fidélité aux traditions de leur pays.

Par Les amis de Chesterton
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Mardi 25 août 2009

Fin de la reproduction partielle commencée ici  d’un article de François Le Gris, publié en février 1920 dans La Revue hebdomadaire, et consacré à la traduction en langue française et à sa parution, de The Innocence of Father Brown, (traduction française : La Clairvoyance du père Brown, éditions Perrin). Ce livre est disponible dans le volume Les Enquêtes du Père Brown (Omnibus, 1203 pages) ou dans le volume L'Innocence du père Brown (Ombres, 320 pages).





« Aussi sommes-nous tentés de préférer ici, non pas ce qu'il y a de plus spécifiquement anglais, cette combinaison de Wilde et de Conan Doyle, mais ce qu'il y a de plus spécifiquement « Chesterton », qui est en même temps ce qu'il y a de plus large, de plus humain, de plus surnaturel ensemble, et qui passe de bien loin l'invention romanesque : cette confrontation incessante du visible et de l'invisible, ce regard intérieur qui perce les plus humbles apparences pour en dégager le mystère. Écoutez le P. Brown s'exprimer sur l'art oriental, parce que ses yeux se sont posés sur un tapis, sur un poignard recourbé : « Cet art est abstraitement mauvais. Les couleurs en sont enivrantes, délicieuses, mais les formes en sont viles, perverses, — intentionnellement. J'ai vu des choses abominables sur les tapis turcs. Ce sont des lettres, des symboles que j'ignore; mais je sais qu'ils expriment des paroles néfastes. Ne voyez-vous pas que la forme de ce couteau est mauvaise ? qu'il ne peut avoir aucun but simple et franc ? Il ne pointe pas comme une lance. Il ne fauche pas comme une faux. Il a l'air d'un instrument de torture. » Et voici, sur la brutalité française, des sévérités un peu inattendues : « En y regardant de plus près, O'Brien s'aperçut que c'était la première page d'un journal nationaliste, la Guillotine, qui publiait, chaque semaine, l'image d'un de ses adversaires politiques, les yeux révulsés et les traits contractés par les derniers spasmes de la vie, après son exécution. Sa gorge se souleva devant cet exemple de brutalité intellectuelle qui n'appartient qu'à la France. Ce n'était pas le premier qu'il rencontrait dans Paris. Il avait vu les sculptures grotesques de ses églises gothiques, et les grossières caricatures de ses journaux illustrés. Il se souvint des forces formidables inventées par la révolution. La ville entière lui apparut comme la manifestation d'une horrible énergie, depuis le croquis sanglant jeté sur la table de Valentin, jusqu'au sommet de la tour où, par-dessus une forêt de gargouilles, le grand diable de pierre ricane sur Notre-Dame. » N'allons pas, là-dessus, prêter à Chesterton des répugnances pour notre pays. Nul Anglais ne l'a plus passionnément exalté et défendu dès avant la guerre. Mais il est de ceux qui disent, à tort et à travers, leurs vérités, ou ce qu'ils croient être des vérités, à tout le monde, et surtout à ceux qu'ils aiment. Et puis, n'oublions pas que Chesterton a toujours réclamé avec une énergie sauvage le droit de se contredire. Catholique par choix, puisque converti, mais libéral-radical impénitent, farouche adversaire du socialisme d'État, mais bienfaiteur et collaborateur de maintes feuilles révolutionnaires, théoricien de la reconstitution d'une chrétienté européenne ou même plus largement internationale, mais nationaliste ardent, teinté d'antisémitisme, ascète, mais débordant de santé, sophiste mais apôtre, laissons-le prétendre à l'unité. Je n'ai voulu aujourd'hui, je le répète, regarder ce brave géant chevelu, joufflu, poupin, bougon, hilare, que d'un peu loin, à travers les besicles du P. Brown. Dieu me garde de toute opinion préconçue ; mais je ne puis m'empêcher, en le voyant gesticuler, de songer à ces excentriques de music-hall dont le talent d'acrobates se double d'une vertu comique irrésistible : des contorsions impayables parmi les plus exactes voltiges ; le dernier mot de la mathématique et de la fantaisie ; et puis, soudain, ils lâchent le trapèze. Mais, tandis que l'acrobate s'aplatit sur klematelas de sable (…), Chesterton s'envole, traverse le toit du cirque et reste accroché à une étoile.

François Le GRIX. »
Par Les amis de Chesterton
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Lundi 15 juin 2009




Nous avons déjà à plusieurs reprises (par exemples ICI, , , ou et ) les adaptations cinématographiques des aventures de Father Brown au cinéma. Nous avons même récemment parlé de la courte carrière cinématographique de Chesterton lui-même (ICI, , et ). Un mot juste, pour les passionnés de cinéma et de Chesterton, sur la toute première adaptation de Father Brown.

Le film date de 1934 ou 1935. D’une durée de 67 minutes, il rassemble au générique Walter Connolly dans le rôle de Father Brown, Paul Lukas dans celui de Flambeau et Robert Loraine dans le rôle du commissaire Valentin.

Réalisé par la Paramount, le film met aussi en scène comme principal rôle féminin, Gertrude Michael. Le film a été réalisé par Edward Sedgwick (qui a tourné plusieurs Laurel et Hardy et Buster Keaton) et il est diffusé sous le titre : « Father Brown, Detective ».

Chesterton aurait vu le film et l’aurait apprécié. Il se serait inspiré de quelques détails pour écrire une des dernières histoires du Father Brown : « The Vampire of the Village ». Cette histoire paraît en août 1936 dans Strand Magazine et elle n’est donc pas publié au sein de l’un des quatre recueils des histoires du father Brown. C’est un texte posthume puisque l’auteur est décédé en juin 1936. On en trouvera une traduction française dans le volume Omnibus.

Ci-dessous, une scène du film, avec l'imposant
Walter Connolly :


Par Les amis de Chesterton
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Vendredi 12 juin 2009

 

Dans son Autobiographie, Chesterton mentionne que la scène décrite dans notre précédent message (cf. ICI) s’est déroulée quelques jours avant l’envoi d’un ultimatum par le gouvernement de Vienne à la Serbie. L’ultimatum date du 23 juillet 1914 et c’est donc pendant ce mois de juillet que s’est déroulé ce dîner si particulier et fantasque.

 

 

 

Mais le fameux film dans lequel tournent G.K. Chesterton et G.B. Shaw ? À ce jour, aucune copie, pas plus que la version d’origine n’ont été retrouvées.  Précisons qu'il s'agit d'un film muet, d'une durée de 10 mn environ. Le film a pourtant été diffusé, au moins une fois, d’après un article paru The New York Times daté du 10 juin 1916. Le film est diffusé la veille dans le cadre d’une matinée de charité au profit des blessés de guerre. L’article donne le nom du film, “How Men Love” et le total de la recette : $ 15 000. S’il ne reste à ce jour aucune trace du film, une photo montre les quatre acteurs en tenue de cowboys, entourant J.M. Barrie :

 

 

De gauche à droite : Lord Howard de Walden, William Arche, J.M. Barrie, G.K. Chesterton et G.B. Shaw.

Par Les amis de Chesterton
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Jeudi 11 juin 2009



Résumé de deux premiers épisodes : après avoir été convié par George Bernard Shaw a participé à une expérience cinématographique organisée par J.M Barrie, Chesterton s’est rendu dans un terrain vague de l’Essex pour jouer son rôle avant de se rendre à un dîner amical au Savoy. C’est ce qu’il nous raconte maintenant.

« Je me rendais au souper au “Savoy” avec le sentiment que Barrie et Barker y expliqueraient dans un groupe restreint une partie au moins de leur thème. Au lieu de cela, je trouvai la scène du théâtre Savoy bourrée de presque tout ce que Londres compte de notabilités, comme disent les journaux mondains quand ils veulent parler des gens du monde. Depuis M. Asquith, le premier ministre, jusqu’au plus jaune et au plus obscur attaché oriental, tout le monde était là, dînant par petites tables, et parlant de tout, sauf de l’affaire qui nous occupait le plus. Tout le monde était là, excepté Sir James Barrie, qui, en cette occasion, se fit presque complètement invisible. Vers la fin du repas, Sir Edward Elgar fit distraitement remarquer à ma femme : “Vous savez ? On vous filme sans interruption. Je suppose que vous êtes au courant ?”

De ce que je sais de la personne à qui il parlait, il est peu probable qu’elle fut en train, à ce moment-là, de brandir une bouteille de champagne, ou d’attirer l’attention générale de quelques manière analogue ; mais d’autres convives se jetaient des boulettes de pain, et témoignaient d’un grand détachement des soucis de l’État.

Les quatre personnages qui étaient à l’origine de l’affaire, ceux que la destinée avait choisis pour mener la vie des ranches du Wild West, reçurent ensuite les instructions particulières qui donnèrent lieu au spectacle public qui suivit. La scène fut évacuée et l’auditoire dirigé vers l’auditorium, où Bernard Shaw les harangua d’un speech furieux, agrémenté de gestes sauvages, dénonçant Barker et Barrie, et finalement tirant du fourreau une énorme épée. À ce signal, les trois autres (c’était nous), se levèrent, brandissant aussi des épées, montèrent à l’assaut de la scène, et sortirent par le décor. Et là, (les uns comme les autres), nous sortons pour toujours du récit de l’affaire en même temps que d’une compréhension accessible au commun des mortels. Car jamais, depuis ce jour-là jusqu’au jour où nous sommes, la plus faible lumière n’a été jeté sur les raisons de notre singulière conduite. J’ai parfois surpris, d’une manière accidentelle, vague et circulaire, certaines hypothèses d’après quoi nous avions symboliquement figuré notre disparition de la vie réelle et notre capture par le monde de l’aventure cinématographique ; pendant tout le reste de la pièce nous avions été engagés dans un effort pour retrouver la voie de notre retour à la réalité. Fut-ce là l’idée de l’affaire ? Je ne l’ai jamais su d’une façon certaine. Je sais seulement que je reçus immédiatement après, un mot d’excuses, très amical de Sir James Barrie, disant que tout le programme avait été abandonné. (…) Si vraiment les cow-boys que nous fûmes avaient été chargés de représenter l’effort de la fantaisie pour retrouver le chemin de la réalité, on peut bien dire qu’ils ne manquèrent pas leur but. »

Par Les amis de Chesterton
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Mercredi 10 juin 2009

 

 

Résumé de l’épisode précédent : Chesterton est invité par Shaw à se joindre à un petit groupe de personnalités pour tourner un western sous la direction de James Barrie.  Il s’est ensuite rendu dans l’Essex pour une séance d’essai de costume puis à dîner au Savoy.

 

« Au terrain vague dans l’Essex, nous trouvâmes notre équipement pour le Wild West. Mais notre indignation contre William Archer (photo) fut grande, car, avec une prévoyance vraiment écossaise, il était arrivé avant l’heure pour s’emparer de la meilleure paire de pantalons ; une paire magnifique ; en fourrure ; tandis que trois autres cavaliers de la pampa devaient se contenter de culottes de toile. Des commentaires persistants sur un tel acte d’individualisme se poursuivirent durant tout l’après-midi, c’est-à-dire durant tout le temps qu’on nous roula dans des barils, qu’on nous hissa au bout d’une corde au-dessus de précipices factices, pour nous lâcher ensuite dans un champ où nous devions prendre au lasso des chevaux sauvages, mais qui étaient tellement apprivoisés que c’étaient eux qui couraient après nous, et non point nous après eux et qu’ils fourraient leurs naseaux jusque dans nos poches pour y chercher du sucre. Quelles que soient les limites de la crédulité du lecteur, il faut bien, pour rester conforme à la vérité, mentionner le fait que nous montâmes tous sur une motocyclette, dont les roues tournaient sans toucher le sol, afin de produire l’illusion que nous ronflions à l’allure d’un bolide vers le fond d’une passe montagneuse. Quand les autres eurent finalement disparu par-dessus la falaise, accrochés à la corde qui nous tenaient attachés, ils me laissèrent par derrière, comme on laisse le poids qu’il faut pour donner de l’assurance aux alpinistes. Pendant ce temps Granville Barker ne cessait de m’apostropher, me prêchant la résignation, l’esprit de sacrifice ; je tentai de me figurer que je pratiquais l’une et l’autre, y joignant les gestes sauvages qui me venaient à l’esprit et balayant généreusement l’espace, non sans recueillir, je suis fier de le dire, l’approbation générale. Pendant tout ce temps, son petit visage caché derrière sa grande pipe, Barrie se tenait debout, nous observant d’un air impénétrable ; rien ne pouvait lui arracher la plus vague indication sur le motif pour lequel on nous soumettait à toutes ces épreuves. Jamais les effets du mutisme du mélange “Arcadia” pour la pipe ne m’apparurent plus puissants, et moins scrupuleux. C’était comme si la fumée qui montait de cette pipe était une vapeur non seulement magique, mais de magie noire. »

 

William Archer (1856-1924) dont il est question ici était un critique dramatique qui publia des études et des traductions d’Ibsen ainsi qu’une étude sur le célèbre auteur anglais Henry Irving. Il fut aussi l’auteur d’une pièce assez populaire, The Green Goddess, filmée à Hollywood avec George Arliss dans le rôle principal.


Directeur de l’Institut Britannique à l’Université de Paris de 1937 à 1939, Harley Granville Barker (1977-1946) était un célèbre auteur dramatique, spécialiste des questions de théâtre. Il fut membre de la Royal Society of literature, docteur ès-lettres honoris causa
d’Oxford et d’Edimbourg. Il a traduit Knock de Jules Romain.
Par Les amis de Chesterton
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Mardi 9 juin 2009



Il m’est arrivé souvent de présenter G.K. Chesterton en le définissant comme écrivain, journaliste, poète, essayiste, romancier, historien, polémiste, dessinateur, amateur de marionnettes, bon vivant, etc. Toujours j’ai omis de dire que Chesterton fut aussi un acteur de cinéma. J’entends par là, non qu’il fit une sorte de cinéma en permanence, jouant son propre rôle, avec un naturel, un aplomb et un savoir-faire que nombre d’acteurs peuvent lui envier. Mais, après tout, jouer Chesterton s’était bien sa destinée. Jean Cocteau disait à propos de l’auteur des Misérables : « Victor Hugo était un fou qui se prenait pour Victor Hugo ». Et Jean Dutourd ajoutait : « Être un fou qui se prend violemment pour soi-même, n’est-ce pas le propre du génie ? »

Donc, si Chesterton a pendant toute son existence joué Chesterton, ce n’est pas de ce cinéma-là dont je veux parler. Mais de l’autre, celui qui implique metteur en scène, acteurs, bobines de film, grand écran, etc. Oui, vous avez bien lu : Chesterton fut bien ce type d’acteur qui joue dans ce type de cinéma.

À vrai dire, j’aurais dû m’en souvenir car c’est Chesterton lui-même qui a raconté l’histoire et je l’avais bien lue. Mais de manière tout à fait étonnante, je l’avais oubliée. Un jour que je déjeunais avec l’un de mes éditeurs – c’était il y a quelques mois – Benoît Mancheron me dit que Chesterton avait même tourné un film. Pensant ne pas me tromper, je lui assurais que ce n’était pas le cas. Mais la question m’a travaillé, jusqu’à ce que je trouve une preuve photographique de Chesterton acteur. Et de fil en aiguille, j’ai été pioché dans l’Autobiographie de Chesterton son propre récit de son entrée dans le monde si particulier du cinéma. Comme vous le verrez, on y rencontre de grands noms. Comme l’affaire est un peu longue, cela prendra certainement plusieurs publications sur ce blogue. La parole est donc à Monsieur Chesterton, Gilbert Keith Chesterton :

« La chose débuta par une visite que me fit Bernard Shaw à Beaconsfield, dans les dispositions les plus cordiales, pour me proposer de paraître avec lui, déguisés tous deux en cow-boys, dans je ne sais quel film que Sir James Barrie (l’auteur de Peter Pan, ndlr, ci-contre) avait former le projet de tourner. Je ne décrirai ni le but, ni la nature de la performance, car personne n’a jamais pu découvrir ni l’un ni l’autre, à l’exception peut-être de Sir James Barrie lui-même. Mais, pendant toute la durée du programme, Barrie eut plutôt l’air de se cacher à lui-même son secret. Tout ce que je pus savoir, c’est que deux autres personnalités bien connues, Lord Howard de Walden et M. William Archer, le grave critique écossais et traducteur d’Ibsen, avaient également consenti à faire le cow-boy. « Ma foi, dis-je à Shaw, après un silence embarrassé, à Dieu ne plaise qu’on dise que je n’ai pas compris une plaisanterie quand William Archer l’a comprise. » Puis, après un autre silence, je demandai en quoi consistait la plaisanterie. Bernard Shaw répondit en riant, mais dans des termes vagues, que personne ne le savait. La plaisanterie consistait justement en cela, que personne ne savait à quoi elle rimait. J’appris que le mystérieux programme comportait en fait deux parties, toutes deux plaisamment conspiratoires, à la manière de M. Oppenheim ou de M. Edgard Wallace. L’une consistait en un rendez-vous dans une sorte de briqueterie abandonnée, dans je ne sais plus quel terrain vague de l’Essex ; en quel endroit on prétendait que nos vêtements de gardiens de bestiaux étaient déjà cachés. L’autre partie du programme consistait en une invitation à souper au Savoy, “pour causer de l’affaire” avec Barrie et Granville Baker. Je me rendis à ces deux mélodramatiques assignations ; et si ni l’une ni l’autre ne jeta la moindre lumière sur ce que nous étions censés devoir faire, elles n’en furent pas moins très plaisantes, chacune à sa manière, et bien différentes de ce à quoi on eût pu s’attendre. »


A suivre…
Par Les amis de Chesterton
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Lundi 8 juin 2009
Selon l’accord qui le liait à l’Illustrated London News (ILN) Chesterton ne devait pas aborder de sujets politiques et religieux. Connaissant l’homme et l’écrivain, était-ce possible, au-delà du vœu pieu ?

Chesterton débute sa collaboration à l’ILN par une chronique qui paraît le 14 octobre 1905. Le nombre de ses articles pour cette première année dans cette publication n’est pas très longue, en raison de la date de démarrage : seulement 12 parutions. Mais déjà, Chesterton glisse, malgré son embonpoint, entre les non-dits du contrat. Il parlera de politique et de religieux par le biais de l’allusion et des références. Il mettra ainsi en avant la tradition chrétienne, notamment par le biais de l’évocation de l’ère médiévale, placera Shakespeare au-dessus de Milton pour des raisons religieuses, se référera aux saints ou a des poètes comme Dante. Ce ne sont, bien sûr, que des exemples.

Sa première chronique s’intitule : « Serious Things in Holiday Time London ». Le thème n’apparaît effectivement ni politique, ni religieux. C’est mal connaître Chesterton. Après avoir fait remarquer que le temps des vacances est le seul moment où l’esprit peut scruter les questions importantes sans être distrait par la moindre affiche, Chesterton apporte cette conclusion : « Ce caractère solennel des vacances est naturellement impliqué par leur nom même : le jour qui est fait de vacances est le jour qui est fait saint » (jeu de mots sur holy – saint et day : jour).

Chesterton en voit une preuve supplémentaire dans le fait que le vacancier se rue sur la seule chose immuable (comme Dieu) et l’une des plus anciennes (dans l’ordre de la création) : la mer. Tout le reste de la chronique est l’occasion de parler de lieux devenus sacrés aussi bien le tombeau de Napoléon que la cathédrale de Cologne. Les toutes dernières lignes de cette première chronique invite les lecteurs à fermer les yeux et à évoquer certains noms de Londres : Saint James’s Park qui évoque les pèlerins, Westminster Bridge qui évoque les saints anglais et les rois ; The Temple, rappel de la chute des Templiers et Blackfriars Bridge qui fait référence aux dominicains. Il ne faut pas détruire Londres, termine Chesterton. C’est une ruine sacrée.


Dès cette première chronique, il a donc pris la liberté d’évoquer à sa manière les thèmes qui lui tiennent à cœur. Il accepte la tribune proposée par l’ILN, mais démontre l’impossibilité pratique du sécularisme, au nom même de choses les plus insignifiantes, les plus banales ou les plus éloignés des grands discours idéologiques. Au nom même des vacances et des noms des rues. Il n’y a pas l’ombre dans cette chronique d’une déclaration de guerre, mais tout d’un article bien facétieux et humoristique pour défendre une cause qui lui tient à cœur. Il met en œuvre une méthode pour combattre le sécularisme au sein même d’un publication non religieuse : évoquer par allusion et par référence tout ce qui rappelle les racines chrétiennes d’un monde devenu sans foi. Une débat qui n’est pas rappeler celui des racines chrétiennes de l’Europe.

Par Les amis de Chesterton
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Samedi 6 juin 2009





C’est en 1905 que G.K. Chesterton accepte l’offre venant de « The Illustrated London News » d’écrire un article hebdomadaire. Le titre retenu pour sa rubrique était tout simplement « Our Notebook ». Ce qui s’inaugurait ainsi, c’est en fait un rendez-vous hebdomadaire avec les lecteurs pendant près de 31 ans, c’est-à-dire jusqu’à la mort de l’auteur. Le recueil de ses articles occupe plusieurs volumes des œuvres complètes de l’écrivain dans la collection éditée par Ignatius Press. Chesterton a en effet publié 1 535 chroniques dans cette publication lue par des milliers de lecteurs. Cette collaboration n’a été interrompue qu’à de rares occasions. En 1920 et 1921, alors que l’écrivain était en voyage, et en 1914 et 1915, pendant la dépression nerveuse de l’écrivain à la suite du scandale Marconi et des débuts de la Première Guerre mondiale. Fait étonnant au regard de la durée de cette collaboration, Chesterton ne la mentionne nullement dans son Autobiographie, mais par ailleurs il n’évoque nullement certains autres aspects de son existence qui semblent bien connus de ses contemporains.

Pendant sa vie, Chesterton collaborera à plusieurs périodiques dont les plus connus sont The Speaker, Daily News, Eye Witness, New Witness ainsi que le G.K.'s Weekly. Parmi ces collaborations, celles de l’Illustrated London News (ILN) et du Daily News occupent une place particulière en raison de l’importance de ces titres et du nombre de lecteurs. Dans The Daily News, Chesterton écrivait une chronique chaque samedi depuis 1901. Au début 1913, un désaccord avec ce journal entraînera l’arrêt de sa collaboration (lequel est commenté dans la presse, jusqu’à l’étranger). À la suite de cette rupture, il collabore entre 1913 et 1914 au Daily Herald.

 

Par sa durée, cependant, la collaboration avec The Illustrated London News mérite d’être présentée plus longuement, d’autant que certains des articles de Chesterton formeront la matière de plusieurs ouvrages. C’est le cas de Come to Think of It ; Generally speaking ; As I was Saying et All is Grist.

 

Fondé en 1842 (le première numéro sort le 14 mai 1842) par Herbert Ingram et Mark Lemon, l'Illustrated London News (ILN) est un magazine de 16 pages comprenant plusieurs illustrations. Il évolua bien sûr avec le temps et resta hebdomadaire jusqu’en 1971. Il devint alors mensuel, puis bi-mensuel, trimestriel avant de disparaître définitivement de la circulation. ILN est aujourd’hui une agence de communication.

En 1905, le rédacteur en chef de l’époque, Bruce Ingram, propose à Chesterton de remplacer la chronique de L.F. Austin. La chronique était payée £ 7 (fixe de £ 350 par an). L’écrivain adressait sa copie le lundi pour midi, laquelle ne devait pas dépasser 1 200 mots et il devait repasser le mardi à 16h00 pour corriger les épreuves et compléter l’ensemble jusqu’à 1 500 mots. Selon Max Ribstein, qui donne ses informations, le contrat entre Chesterton et l’ILN comprenait une clause indiquant que les sujets politiques et religieux étaient exclus des chroniques.
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