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11 octobre 2008 6 11 /10 /octobre /2008 20:12
Évoquer la vie de G.K. Chesterton, c’est aussi, et c’est peut-être d’abord, évoquer ces ouvrages. Ingénument, le lecteur pourrait s’interroger sur la raison de cette affirmation. La réponse est, au fond, assez simple, et si nous osions, assez « chestertonienne ». Elle tient tout entier et tout simplement au fait que Chesterton est un écrivain. Et qu’un écrivain est, notamment, l’auteur de livres…
C’est pourquoi, nous avons voulu, depuis le début de ce blogue, présenter chronologiquement les livres de Chesterton. Chronologiquement, c’est-à-dire selon leur ordre de parution en Angleterre, en faisant le lien, quand une édition française existait, avec celle-ci.
Nous aurions évidemment pu choisir une autre manière de faire. Nous aurions pu présenter d’abord nos livres préférés dans l’œuvre de Chesterton. Ou, alors, présenter uniquement les livres ayant connu une traduction française. Un peu au hasard (avouons-le), nous avons opté pour cette présentation chronologique dans le but tout simple de montrer la richesse et l’étendue de l’œuvre de Chesterton. Autant le dire, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Mais aussi de nos joies et de nos découvertes.
C’est ainsi que nous avons jusqu’ici présenté :

Greybeards at Play, Literature and art for old gentlemen (Barbons en liberté) paru en 1900 ainsi qu’un recueil de poème : The Wild Knight and Other Poems.
The Defendant, paru en 1901 et édité en langue française sous le titre Le Défenseur.
Twelve Types paru en 1902.
Robert Browning est de 1903 et il en existe une traduction française, La vie de Robert Browning.
G.F. Watts et Le Napoléon de Notting Hill illustrent l’année 1904. Le second de ces ouvrages bénéficie d’une traduction française.
The Club of Queer Trades et Heretics ornent l’année 1905 et bénéficient chacun d’une traduction française : Le Club des métiers bizarres et Hérétiques.
Charles Dickens, a critical study date de 1906. Lui aussi bénéficie d’une traduction française : Dickens.


Nous arrivons maintenant en 1907. Cette année-là, Chesterton a écrit The Man Who Was Thursday, A Nightmare (Un nommé Jeudi, un cauchemar), livre qui ne sera finalement publié qu’en 1908. C’est pourquoi dans les études chestertoniennes ce livre est classé dans l’une ou l’autre année en fonction de la référence prise en compte.
The Man Who Was Thursday, A Nightmare est un livre difficile et il convient de prendre en compte son sous-titre (A Nightmare) pour bien le saisir. C’est une sorte de jeu de piste métaphysique et un roman onirique, à travers lequel Chesterton exprime son propre parcours pour sortir des méandres du doute et du malaise profond qui l’habitaient.
Il s’agit à la fois du deuxième roman de Chesterton, après Le Napoléon de Notting Hill (1904), Le Club des métiers bizarres (1905) étant plutôt une suite d’histoires. C’est aussi son onzième livre en huit ans. Il paraît simultanément à Londres chez Simpkin, Marshall, Hamilton, Kent & Co et à Bristol chez J.W. Arrowsmith, en février 1908. Il comportait dans cette première édition environ 300 pages.

Chesterton a dédié son nouveau roman à son ami Edmund Clerihew Bentley, à travers un long poème que nous reproduisons ici. (photo) C’est un texte important dans la mesure où il donne quelques clefs de compréhension du roman, en ce qu’il exprime une réaction contre le pessimisme et la décadence artistique en même temps qu’il rapporte que les doutes qui ont habité les deux hommes ont été balayés par un recours à la tradition. Malheureusement, cette dédicace n’a pas été reproduite dans les éditions françaises, au moins dans celles que nous possédons.
Cette tension entre le doute et la certitude, c’est, au fond, tout le sujet du livre. C’est le dialogue entre l’anarchie et l’ordre, et plus encore, peut-être, sur la véritable nature de l’une et de l’autre. Dans ce roman policier – car c’en est un –, fantastique, où se mêle la fable philosophique, l’humour, l’étrange et l’incroyable, Chesterton nous lance justement sur la piste de ce qu’est réellement cet ordre honni, non seulement par les anarchistes (ils sont dans leur rôle) mais par une grande majorité des hommes modernes. Le dialogue du début entre Gregory, l’anarchiste, et Syme, l’homme de l’ordre, témoigne justement de cette recherche. Pour Gregory, seule l’anarchie est poétique et il en voit un symbole dans l’arbre, créature vivante et imprévisible. Syme ne le détrompe pas complètement, mais il remarque que l’arbre n’est visible qu’à la lumière du réverbère qui symbolise pour Gabriel l’horreur de l’ordre.


(À suivre…)


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8 octobre 2008 3 08 /10 /octobre /2008 01:40
Voici un extrait d'un livre de Chesterton, inédit en français, Outline of sanity, et à paraître prochainement aux éditions de L'Homme Nouveau. Paru en 1926, il contient quelques paragraphes qui peuvent être rapprochés de notre situation actuelle.





Une grande nation, porteuse d'une longue et glorieuse civilisation, a suivi depuis une centaine d'années une forme de progrès qui s'est coupé volontairement de certaines anciennes communications ou traditions relatives à la terre, au foyer ou à l'autel. Elle a progressé sous des chefs dont la confiance en eux-mêmes frisait l'outrecuidance. Ils étaient certains de la justesse de leurs lois économiques, de l'excellence de leur système politique, de la prospérité de leur commerce, de la popularité de leurs parlements, des lumières de leur presse et de l'humanité de leur science.
Forts de cette confiance, ils n'ont pas craint de soumettre leur peuple à certaines expériences qu'on pourrait appeler méphistophéliennes. Ils ont rendu une grande et fière nation débitrice d’une poignée d’hommes riches, prolétarisant ainsi des populations entières qui vivaient de la terre, dont ils étaient les propriétaires. Ils ont couvert la terre de pierre et de fer et l’ont dépouillée d’herbe et de grain ; ils ont vidé leur pays de nourriture dans l’espoir de la racheter à meilleur prix aux quatre coins de la planète. Ils ont chargé leur petite île de fer et d’or tant et si bien qu’elle s’est mise à ressembler à un navire qui sombre. Ils ont laissé les riches devenir de plus en plus riches et de moins en moins nombreux. Ils ont partagé le monde en deux : d’un côté les maîtres et de l’autre les serviteurs. Mais pas maîtres et serviteurs à l’ancienne mode, vivant ensemble, mais vivant séparément, éloignés les uns des autres, dans des quartiers de ville bien distincts.
Ils ont ainsi fait disparaître une classe moyenne, modérément prospère et sincèrement patriote, ne laissant plus qu’une classe profiteuse vivant dans le luxe aux dépens d’une classe laborieuse vivant dans la misère et la crasse. Ils ont laissé des millions d’êtres humains dépendre d’approvisionnements lointains, coûteux et difficiles, se tuant à la tâche pour des gens qu’ils ne connaissaient pas et dépendant pour leur subsistance de denrées et de biens venant de pays qui leurs étaient tout aussi inconnus ; et tout cela dépendant d’un commerce extérieur qui allait en s’amenuisant.

A ceux qui ont souffert de ces conditions, il y a un certain nombre de choses à dire. Nous leur rappellerons en premier lieu que la révolte pure et simple  n’arrange rien. Il conviendra aussi de leur dire que certaines entraves devront être tolérées pendant un certain temps car elles correspondent à d’autres entraves qui ne pourront être simplifiées que de conserve.
Mais d’abord si l’occasion m’est offerte de dire quelques mots à ceux qui ont conduit notre peuple dans une pareille impasse, je leur dirai le plus sérieusement du monde en mâchant bien mes mots : « Pour l’amour de Dieu, pour l’amour de nous, mais surtout pour l’amour de vous-mêmes, ne vous pressez pas de nous dire qu’il n’y a aucun moyen de sortir de ce piège dans lequel votre folie et votre incurie nous ont conduits ; qu’il n’existe pas d’autre chemin que celui sur lequel vous nous avez conduits à la ruine ; et qu’il n’y a pas d’autre progrès que celui que nous avons trouvé au bout du chemin. Ne soyez pas trop pressés d’annoncer à vos pauvres victimes que leur malheur est sans remède. Ne cherchez pas à les convaincre, maintenant que vous êtes arrivés au terme de votre expérience, que vous êtes aussi au bout de vos ressources. Ne dépensez pas des trésors d’éloquence pour leur prouver que votre erreur est encore plus irrévocable et plus irrémédiable qu’elle ne l’est. Ne cherchez pas à minimiser la crise industrielle en nous démontrant qu’il s’agit là d’une maladie incurable. N’assombrissez pas le problème du puits de mine en nous prouvant que c’est un puits sans fond. Car un peu plus tard, à ce qui pourrait bien être la onzième heure, quand la destinée aura fait entendre sa sentence, la masse des hommes pourrait bien comprendre tout à coup dans quel cul de sac votre progrès les aura menés. Alors ils pourraient bien se retourner contre vous. Et s’ils ont pu supporter tout le reste, ils ne pourraient peut-être pas supporter votre inaction. « Qui es-tu, homme, et pourquoi désespères-tu ? a dit le poète. Dieu te pardonnera tout sauf ton désespoir. »  Les hommes vous pardonneront peut-être vos erreurs, mais ils ne vous pardonneront pas votre résignation.
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7 octobre 2008 2 07 /10 /octobre /2008 11:57
des Amis de Chesterton a été envoyée ce mardi 7 octobre aux inscrits aux nouvelles du blogue. Elle contient l'annonce de la publication prochaine de plusieurs ouvrages consacrés à Chesterton ainsi qu'un mini-sondage réalisé auprès des abonnés.
Il n'y aura donc pas d'article publié aujourd'hui.
Pour recevoir la prochaine Lettre d'information, réservée aux abonnés, il suffit de s'incrire à la Lettre d'annonce (colonne de droite). Pour ce faire, il faut inscrire son adresse de courrier électronique. Celle-ci n'est pas visible par nous. Elle ne sera donc ni louée, ni vendue, ni échangée, à des partenaires éventuels. L'anonymat et la confidentialité sont donc entièrement respectés.
Par ailleurs, ce blogue n'a pour raison d'être que la volonté gratuite de faire connaître Chesterton et son œuvre. Un signe d'encouragement est assurément l'augmentation du nombre d'abonnés ainsi que des visites aux pages écrites. Pour continuer dans les mois qui viennent, nous avons besoin de cet encouragement. Sans vous, nous ne pouvons continuer.
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6 octobre 2008 1 06 /10 /octobre /2008 01:07

La fameuse érudition de Chesterton transparaît de manière éclatante en 1906 quand paraît son première livre consacré à Charles Dickens. Outre cet ouvrage, Chesterton publiera sur l’auteur de Oliver Twist, Appreciations ans Criticisms of the Works of Charles Dickens (1911) et Charles Dickens Fifty Years After, paru le 9 juin 1920 pour la célébration du cinquantième anniversaire de la mort de Dickens. Appreciations ans Criticisms rassemble les introductions aux œuvres de Dickens publiés dans la Everyman’s library. À ces livres s’ajoute, toujours sur le même sujet, l’article qui lui fut demandé pour la célèbre Encyclopædia Britannica (14ème édition, 1929).

Publié par « Dodd, Mead and Company », Charles Dickens, a critical study, est un livre de 300 pages, dédié à Rhoda Bastable. Il s’agit d’une cousine de France Blogg, futur Madame Chesterton. Rhoda sera d’ailleurs demoiselle d’honneur au mariage de Chesterton le 28 juin 1901.

La traduction française du Charles Dickens date de 1927. Elle paraît dans la collection « Vie des hommes illustres » et porte le numéro 9. Le livre est édité par la librairie Delagrave et la Librairie Gallimard et paraît dans la collection de La NRF. La traduction a été assurée par Achille Laurent et L. Martin-Dupont. Dans cette version française, le livre comporte 214 pages ainsi qu’un portrait de Charles Dickens âgé de 18 ans. La table des matières est composé de douze chapitres :

1. Dickens et son temps
2. L’enfance de Dickens
3. La jeunesse de Dickens
4. Les aventures de Pickwick
5. La grande popularité de Dickens
6. Dickens et l’Amérique
7. Dickens et Noël
8. La période de transition
9. L’âge mur et les dernières œuvres
10. Les héros de Dickens
11. Du prétendu optimisme de Dickens
12. Note sur l’avenir de Dickens.

Cette biographie sera à l’origine en Angleterre d’un renouveau des études consacrées à Dickens. T.S. Eliot, par exemple, ou Peter Ackroyd, ne cacheront pas leur admiration devant l’érudition de Chesterton.
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4 octobre 2008 6 04 /10 /octobre /2008 09:06
Ceux qui s’intéressent à l’histoire de l’édition en France, et donc à son histoire littéraire vue par un autre biais, iront certainement jeter un œil sur La NRF entre guerre et paix, 1914-1925 (Tallandier). À l’origine, il s’agit d’une thèse de doctorat soutenue par l’auteur, Yaël Dagan. Elle a été adaptée, bien sûr, pour le grand public.
La place de La NRF dans la vie littéraire française n’est pas à raconter ici. Soulignons juste que G.K. Chesterton y apparaît, principalement dans le cadre de l’effort de propagande pendant la Première Guerre mondiale. Nous apprenons ainsi que c’est sur les conseils de Paul Claudel en personne que Gaston Gallimard décide de publier en 1915 La Barbarie de Berlin, suivie des Lettres à un ami garibaldien. La traduction est assurée par Isabelle Rivière, l’épouse de Jacques Rivière (photo), secrétaire de La NRF avant la guerre. Jacques Rivière a, en fait, épousé le 24 août 1909, Isabelle Fournier, la jeune sœur de son ami Henri, dit Alain-Fournier.
L’autre mention que l’on trouve de Chesterton dans ce livre vient d’un compliment du philosophe Gabriel Marcel (photo) à son ami Rivière, à propos du livre de ce dernier, L’Allemand, souvenirs d’un prisonnier de guerre. Marcel le félicite des pages évoquant du « très beau Chesterton, ce n’est pas là un médiocre compliment ».
La Barbarie de Berlin publié par La NRF n’est pourtant pas du meilleur Chesterton. C’est une œuvre de circonstance, animée d’un esprit caricaturalement anti-allemand, même si on peut y trouver quelques perles. Mais les écrivains alliés sont tendus par le désir d’en découdre, et les mots ne semblent jamais assez forts pour stipendier l’ennemi qui perd tout caractère d’humanité. Mais, à ce stade, Les Crimes de l’Angleterre de Chesterton atteint des sommets vraiment insoutenables par moment.
Reste ici le rappel de l’intérêt de Claudel pour Chesterton, même si cet intérêt se manifeste dans le cadre d’un effort de propagande guerrière.
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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 09:26






















9 février 1908. Ce portrait est publié dans un article signé G.B. Shaw  et qui attaque Chesterton et Belloc. C'est à G.B. Shaw que l'on doit la création de cette chimère qu'est le "Chesterbelloc", manière de faire sentir au public que Chesterton et Belloc marchent main dans la main.














19 juillet 1914. Un article qui rapporte pourquoi Chesterton ne veut pas visiter New York et qui le représente en juge anglais.














7 mai 1916. L'article est consacré à trois géants de la littérature contemporaine : Kipling; Chesterton et Shaw, à l'occasion de la parution de trois études différentes consacrées à chacun d'eux. Le livre portant sur Chesterton est signé Julius West et s'intitule A critical study.

















Ce très beau portrait de Chesterton a été publié le 21 mai 1916 dans le cadre d'un article rapportant un entretien entre l'auteur anglais et Harendranath Maitra, rédacteur en chef de A voice from India, publication publiée à Londres et auteur de Hinduism : the world ideal (Cecil Palmer and Hayward éditeurs) et préfacé par un certain… G.K. Chesterton.
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2 octobre 2008 4 02 /10 /octobre /2008 09:12
Pour finir – il le faut bien, malgré l'intérêt et la richesse du thème –, voici quelques citations de Chesterton sur l'homme ordinaire.



« L’homme ordinaire a toujours été sain d’esprit parce qu’il a toujours été un mystique. Il accepte la pénombre. Il a toujours un pied posé sur la terre, l’autre dans le royaume des fées. Il se réserve toujours la liberté de douter de ses dieux ; mais aussi – au contraire de l’agnostique moderne – celle de croire en eux. Il est plus soucieux de vérité que de logique ».
Orthodoxie

L’homme ordinaire « admire la jeunesse parce qu’elle est jeune, la vieillesse parce qu’elle ne l’est pas ».
Orthodoxie

« Le soin des choses les plus terriblement importantes doit être laissé aux hommes ordinaires ».
Orthodoxie

« La piété produit la grandeur intellectuelle précisément parce que la piété en elle-même n’a rien à faire avec la grandeur intellectuelle. La force de Cromwell résida dans sa piété ; mais ce qui fit la force de la religion, c’est qu’elle pouvait parfaitement se passer de Cromwell, qu’elle ne se souciait pas plus de lui que de quiconque. Son valet, tout comme Cromwell, avait le même droit à une bonne place dans les flammes de l’enfer. Il a toujours été dit, du reste, et avec beaucoup de vérité, que la religion permet à l’homme ordinaire de se sentir un homme extraordinaire ; mais il est tout aussi vrai qu’elle fait que l’homme extraordinaire se sent un homme ordinaire. »
Dickens


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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 09:06


La formule « extraordinairement ordinaire ou ordinairement extraordinaire », à propos du saint, modèle de l'homme ordinaire, n’est pas innocente. Elle montre la difficulté ; elle indique l’ambivalence même du saint.
Chesterton d’ailleurs ne le cache pas : « Les saints se recrutent parmi tous les types d’hommes, mais tous ont en commun d’être à la fois uniques et universels ; nous irons jusqu’à dire que les saints se distinguent des hommes ordinaires en ceci surtout qu’ils sont prêts à se confondre avec les hommes ordinaires. Il faut ici prendre le mot ordinaire dans son sens originel et noble : qui n’est pas sans rapport avec le sens du mot ordre. Un saint est toujours fort au-dessus du désir de se distinguer ; il est le seul type de grand homme qui ne se prenne jamais pour un grand personnage ».
Le saint est donc véritablement cet homme extraordinaire qui ne cesse de nous mettre, par son humilité, sur le chemin d’une vie ordinaire. Il démontre par sa sainteté même – laquelle le distingue d’une certaine manière du reste des hommes – qu’il n’est pas sain de prendre en compte abusivement les cloisons entre les hommes. Le saint est un rappel insistant et vivant de la noblesse de l’homme ordinaire, de l’homme commun.
D’où vient cette insistance ? Du Christ lui-même. Il s’agit de la clef d’or que Chesterton a cherchée une partie de sa vie et qui ouvre la porte à une véritable compréhension du monde. L’importance de l’homme ordinaire trouve son origine historique et métaphysique dans un événement extraordinaire et d’une humilité exemplaire : le mystère de l’Incarnation. Pour Chesterton, le respect de l’homme ordinaire prend sa source dans le mystère de l’Incarnation et c'est ce qui le distingue radicalement d'un Orwell. Il a pu ensuite suivre son propre cours, grossir en importance et en suffisance. N’empêche !  Le respect et le souci de l’homme ordinaire se fondent sur cet enfant né dans l’humilité d’une grotte. À Bethléem en Judée, un basculement s’est, en effet, opéré. L’infiniment grand s’est rendu infiniment petit. La grandeur et la souveraineté ont revêtu les habits de la pauvreté et de l’humilité. L’origine de toute chose, de tout être s’est rendue dépendante d’un homme et d’une femme. « Le Christ, estime Chesterton, ne s’est pas abaissé au niveau du monde, mais plus bas que le niveau du monde ».

Sur "La Politique de l'homme ordinaire", voir le chapitre 7 du Pour le réenchantement du monde, une introduction à Chesterton, par Philippe Maxence, aux éditions Ad Solem.
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 09:01
Pour approcher la conception extraordinaire de la démocratie chestertonienne, il faut donc prendre le chemin de l’homme ordinaire, de l’homme commun. Toute la politique de Chesterton y est ordonnée. Toute son existence, Chesterton a défendu la position de l’homme de la rue, de l’homme commun, contre les gens en place, contre les oligarchies financières, intellectuelles ou politiques. Il n’a cessé de mener cette lutte, depuis le combat du scandale Marconi mené en commun avec son frère Cecil dans la presse jusqu’aux actions de la Ligue Distributiste, incarnation de sa pensée politique.




Dès son enfance, Chesterton montre un véritable respect des hommes de la rue, comme le révèlent ses carnets d’adolescents. Ce respect s’étend aux objets ordinaires, comme le montre magnifiquement l’un de ses premiers ouvrages, Le Défenseur.
À de très nombreuses reprises, Chesterton évoque l’homme ordinaire (ordinary man) ou l’homme commun (common man) dans son œuvre. En établir un recensement précis et scientifique serait une œuvre de longue haleine, utile mais fastidieuse. Sans entrer ici dans une exégèse par trop précise, soulignons quand même que ces termes désignent soit l’homme en général (nous sommes tous des hommes… ordinaires), soit l’homme des classes sociales humbles ou moyennes, opposé alors à la haute bourgeoisie financière ou à l’aristocratie, sans oublier les politiciens arrivistes, oligarchie moderne.
Chesterton emploie également la terminologie d’homme ordinaire pour décrire la qualité d’un personnage, même extraordinaire, c’est-à-dire célèbre. L’aspect hors du commun d’une telle personnalité vient alors, selon lui, de ce qu’elle a gardé en elle les qualités et les vertus de l’homme ordinaire. Le portrait de Dickens que trace Chesterton est révélateur de ce point de vue. Selon lui, « il prenait aux choses à peu près autant d’intérêt que tout le monde, mais il les sentait plus vivement ». Pour Chesterton, Dickens est donc un homme ordinaire, à la différence qu’il apporte plus d’agitation, davantage d’excitation à ce qu’il entreprend. Il en possède surtout les qualités et les vertus : « Le trait particulier du caractère de Dickens, c’était l’alliance du sens commun et d’une sensibilité peu commune » .
Finalement, oui, pour Chesterton l’homme ordinaire est celui qui a gardé intact le sens commun, qualité souvent atrophiée chez ceux qui se sont élevés à un rang social ou qui s’occupent uniquement de plaisir intellectuel.

Si l’homme habillé du manteau de la célébrité, de la gloire et de la reconnaissance, peut conserver en lui les qualités foncières de l’homme ordinaire, il existe cependant un autre type de personnage encore plus extraordinairement ordinaire ou ordinairement extraordinaire. Il s’agit du saint, qui possède lui aussi, à un degré souvent éminent, le sens commun joint à une sensibilité peu commune. Mais le saint est-il vraiment un homme ordinaire ?

(À suivre…)

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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 08:31
Nous avons évoqué la rencontre intellectuelle entre Chesterton et Orwell au sujet de quelques thèmes communs, dont le principal est le respect des deux hommes, et fondement de leur philosophie politique, pour l'homme ordinaire. Mais justement ! Que dit Chesterton de cet "homme ordinaire", qui nous semble plus une notion abstraite qu'une réalité concrète.



Maître du paradoxe, Chesterton ne cesse de surprendre. Et, en bien des domaines, il n'est pas là où on l'attend. Le cas le plus frappant reste son adhésion permanente à la démocratie. On pourrait citer Churchill  : « la démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes ». Pour Chesterton, c’est (presque) l’inverse qui est vrai : la démocratie est le meilleur des systèmes parce qu’elle n’est pas d’abord un système, mais un sentiment. « La chose réellement nécessaire au fonctionnement normal d’une démocratie, écrit-il dans Hérétiques, ce n’est pas simplement un système démocratique ou même une philosophie démocratique, c’est le sentiment démocratique. (…) C’est une sorte d’attitude instinctive qui nous fait ressentir que les choses sur lesquelles les hommes s’accordent sont sans aucune importance, et que toutes les choses dans lesquelles ils diffèrent, comme le cerveau, sont presque indiciblement sans importance » .
La démocratie, pour Chesterton, n’est donc pas réductible à un système, à un régime politique particulier. Dans Hérétiques toujours, il précise que le sentiment démocratique, sentiment diffus et difficilement définissable, renvoie surtout à une certaine attitude devant les hommes.
Présentée ainsi, l’approche chestertonienne conserve quelque chose de trop abstrait. Lui-même ne s’est pas exprimé de cette façon. Quand il veut dépeindre concrètement ce difficile sentiment démocratique, il prend un exemple. Il ne reste pas dans le monde des idées pour éviter de tomber dans l’hérésie ou l’idéologie. 
Abstraite, la démocratie ne serait plus un sentiment, une réalité avec une épaisseur humaine, mais un système. C’est toute la différence qui existe entre la démocratie communale et l’Organisation des Nations unies. Chesterton évoque donc, à titre d’exemple, des réactions ordinaires devant la vie et la mort. « Nous dirions à la suite d’une découverte quelque peu troublante : “il y a un homme mort sous le sofa”. Il est peu probable que nous disions : “Il y a un homme d’une grande distinction naturelle mort sous le sofa”. Nous dirions : “Une femme est tombée à l’eau”. Nous ne dirions pas : “Une femme d’une haute éducation est tombée à l’eau ». Le sentiment démocratique ressemble à ce type de réaction ordinaire devant les réalités essentielles de la vie ordinaire. Il se porte sur l’homme avant de se porter sur ce qui le distingue des autres.
C’est aussi le premier principe de la démocratie selon Chesterton, tel qu’il la présente dans Orthodoxie. Il découle du fait que « le soin des choses les plus terriblement importantes doit être laissé aux hommes ordinaires ». Et le gouvernement appartient à cette catégorie à la fois ordinaire et importante, ou plus exactement, importante parce qu’ordinaire et ordinaire parce qu’importante. « Gouverner, c’est au contraire un acte analogue à celui d’écrire des lettres d’amour ou de se moucher. Nous voulons qu’un homme le fasse lui-même, le ferait-il mal » . Toute la politique de Chesterton découle de cette affirmation. C’est un appel au retour à la responsabilité et au pouvoir qui doit lui être associé en même temps qu’une défense percutante et inattendue du droit de propriété privée.


(À suivre)…




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