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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 00:14
Après avoir présenté la genèse du maître-livre de Chesterton, Orthodoxie, dont nous avons fêté en cette année 2008, le centenaire, nous continuons à explorer cet ouvrage d'une grande richesse, en nous attardant aux critiques de G.K.C. envers H.G. Wells.


H.G. Wells (photo) n’est pas moins visé que Shaw par Chesterton. On trouve dans Orthodoxie six occurrences le concernant. Il est mis en cause une première fois dans le troisième chapitre (Le suicide de la pensée), comme porte-étendard du scepticisme :
« Il y a une pensée qui arrête la pensée et c’est à celle-là qu’il faut faire obstacle. C’est le mal suprême contre lequel toute autorité religieuse a lutté. Ce mal n’apparaît qu’à la fin d’époques décadentes comme la nôtre et déjà M. H.G. Wells en a levé le désastreux étendard quand il a écrit ses « Doutes sur l’instrument », vrai chef-d’œuvre de scepticisme. Il y met en question le cerveau lui-même et s’efforce d’enlever toute réalité à tout ce que le cerveau a pu affirmer dans le passé et dans le présent et affirmera dans l’avenir. »
Le combat avec Wells est sérieux. Il est profondément philosophique. Toujours dans le même chapitre, Chesterton explique que si une école nie l’individuation, le particulier, Wells, lui, au contraire, tombe dans l’erreur symétrique. Il nie l’universel.
« Quand M. Wells dit (comme il l’a dit quelque part) : “Toutes les chaises sont tout à fait différentes”, il émet non seulement une inexactitude mais des mots contradictoires. Si toutes les chaises sont tout à fait différentes, vous ne pouvez pas dire : “toutes les chaises”. »
C’est l’essentiel de la discussion et de l’opposition entre les deux hommes. Dans le chapitre IV (l’éthique du pays des fées), Chesterton reprochera encore à Wells d’avoir dépeint dans ses romans « les cieux malsains ».
« Nous lèverions les yeux, note-t-il, vers les étoiles d’où nous viendrait notre ruine ».

Demain : suite et fin de notre présentation d'Orthodoxie en ces derniers jours de l'année de son centenaire. 
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22 décembre 2008 1 22 /12 /décembre /2008 12:02
Dans les polémiques qui jaillissent avant la parution d'Orthodoxy, Chesterton n’épargne ni Wells ni Shaw. Plus exactement, il discute leurs théories sociales. À l’origine, la discussion prend son départ dans les colonnes de The New Age, le journal d’A.R. Orage (photo). En 1907, le romancier Arnold Bennett publie un article intitulé « Pourquoi je suis socialiste ». Orage invite Hilaire Belloc et G.K. Chesterton à répondre à cet article. Belloc ouvre le feu le 7 décembre 1907 avec « Réflexions sur la pensée moderne ». Chesterton suit en écrivant « Pourquoi je ne suis pas socialiste ». C’est alors que H.G. Wells entre dans la bataille en publiant à son tour un article « Au sujet de Chesterton et de Belloc ». Chesterton rétorque avec un article dont le titre est en forme de jeu de mots « Sur Wells (littéralement le puit) et le verre de bière ». Plus énigmatique, le titre de l’article suivant, signé Belloc, est « Ce n’est pas une réponse ». George Bernard Shaw entre alors dans la danse avec un article fameux, sobrement intitulé, « Belloc et Chesterton », utilisant pour la première fois semble-t-il, le terme de « Chesterbelloc ». Puis Chesterton reprend la main avec « Les derniers rationalistes ». Belloc revient aussi, avec un article intitulé « Une question » qui lui vaudra « Une réponse » signé Wells.
Cette controverse est connue comme étant « The Chesterton-Belloc-Wells-Shaw controversy ». C’est aussi grâce à cette polémique que Belloc et Chesterton préciseront leurs idées « distributistes ». En novembre 1908, elle fait place à une autre controverse : « The Chesterton-Bax-Shaw Controversy ». Ernest Belfort Bax était un militant socialiste.

Dans Orthodoxie, Chesterton s’en prend plusieurs fois à George Bernard Shaw (photo) et à H.G. Wells. Concernant Shaw, par exemple, il souligne dès le premier chapitre (l’introduction) que :
« S’il est vrai (comme on l’a dit) que M. Bernard Shaw vit de paradoxes, il doit être millionnaire car un homme de son activité mentale pourrait inventer un sophisme toutes les six minutes. Cela est aussi facile que de mentir puisque c’est mentir. La vérité est que M. Bernard Shaw est cruellement embarrassé par ce fait qu’il ne peut dire un mensonge sans croire que ce mensonge est la vérité. »
Dans le troisième chapitre (« Le suicide de la pensée »), Chesterton livre un lapidaire portrait de Shaw :
« Si j’avais, par exemple, à dépeindre clairement le caractère de M. Bernard Shaw, je ne pourrais m’exprimer avec plus d’exactitude qu’en disant qu’il possède un cœur d’une grandeur et d’une générosité héroïques mais que ce cœur n’est pas à la bonne place. Et il en est ainsi de la société qui représente le mieux notre époque ».
Toujours dans le même chapitre, Chesterton s’en prend à ce qu’il estime être la philosophie de Shaw : le culte de la volonté.
« Il dit qu’un homme n’agit pas pour son bonheur mais pour exercer son vouloir. Il ne dit pas : “Je serai heureux d’avoir de la confiture” mais : “Je veux de la confiture”. (…) M. Bernard Shaw n’a pas aperçu la réelle différence entre l’ancien criterium utilitaire du plaisir (assez grossier d’ailleurs, et que l’on dénature facilement) et ce qu’il prétend établir. Ce qui différencie en réalité le criterium du bonheur et celui du vouloir est simplement que le premier est bien un criterium et que le second n’en est pas un. »
Dans la conclusion de ce chapitre, Chesterton range Shaw en compagnie de Schopenhauer ou de Nietzsche, compagnie qui va droit, selon lui, à la folie.
« Je clos ici (grâce à Dieu) ce qui dans ce livre est la chose la plus importante et la plus ennuyeuse : cette revue sommaire de la pensée moderne. Il me faut ensuite esquisser cette vue de la vie qui m’est personnelle, esquisse qui peut ne pas intéresser mon lecteur mais qui en tout cas m’intéresse. Devant moi, au moment où je finis cette page, se dresse une pile de livres modernes que j’ai feuilletés dans ce but, une pile d’ingénuités, une pile de futilités. Grâce à cet accident même qu’est pour moi mon présent détachement, je puis voir l’écrasement inévitable des philosophies de Schopenhauer et de Tolstoï, de Nietzsche et de Shaw, aussi clairement que l’on peut d’un ballon voir l’écrasement inévitable d’un train. Ils sont tous en route vers le vide de l’asile. Car la folie peut se définir l’activité mentale s’exerçant à atteindre la détresse mentale, et celle-ci ils l’ont presque atteinte. Celui qui se croit en verre croit à la destruction de la pensée car le verre ne peut penser. De même celui qui ne veut rien rejeter, veut la destruction du vouloir car vouloir c’est non seulement choisir quelque chose mais encore rejeter presque tout. »
Chesterton évoque encore Shaw dans le chapitre VII (L’éternelle révolution) en expliquant que les pensées modernes et révolutionnaires de Marx, Nietzsche, Tolstoï, Cunninghame Grahame, Auberon Herbert et Shaw seront les supports du conservatisme. Dans le chapitre suivant (Le roman de l’orthodoxie) il tente de mettre en contradiction Shaw avec sa propre philosophie à propos des miracles.
« M. Bernard Shaw parle avec un mépris cordial et suranné de l’idée des miracles, comme s’ils étaient uen sorte de trahison de la part de la nature : il semble étrangement inconscient que les miracles ne sont que les fleurs finales de son arbre favori, la doctrine de la toute-puissance du vouloir. De même il appelle le désir de l’immortalité un égoïsme mesquin, oubliant qu’il a déclaré le désir de vivre un égoïsme sain et héroïque. Comment peut-il être noble de désirer faire sa vie infinie et cependant vil de désirer la faire immortelle ? »
Au total, on trouve 11 occurrences concernant Shaw dans Orthodoxie.
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20 décembre 2008 6 20 /12 /décembre /2008 09:00
À noter : Pour les Parisiens ou pour les provinciaux de passage à Paris, ce samedi, je leur donne rendez-vous à la Librairie France Livres 6 rue du Petit Pont, 75005, pour dédicacer L'Univers de Chesterton, à partir de 15h00. Pour plus de renseignements : ICI. En attendant, voici la suite de notre présentation d'Orthodoxie à l'occasion de son centenaire.




Outre Robert Blatchford dont nous avons déjà parlé [Cf. Le centenaire d'Orthodoxie (3)], Chesterton se lance aussi dans la bataille contre Shaw, Wells et le Révérend R.J. Campbell. C’est aussi grâce à eux que ses idées se précisent dans son esprit. Le Révérend R.J. Campbell est aujourd’hui complètement inconnu en France.  Dans The Nation, Chesterton s’oppose radicalement à cet ecclésiastique, contre lui défend la position des Anglicans en s’appuyant sur le Mouvement d’Oxford et sur Newman, et dénonce le modernisme.
Né dans une famille méthodiste, Reginald John Campbell s’est rendu célèbre comme prédicateur méthodiste et défenseur à partir de 1906 d’une vision moderne de la religion qu’il a baptisé « Nouvelle théologie » (à ne pas confondre donc avec ce que l'on a appelé "nouvelle théologie" dans les milieux catholiques, après la guerre de 1939_1945). Dans le livre du même nom paru en 1907 chez Macmillian and Co, il critique à la fois la transcendance absolue de Dieu et le panthéisme et propose une solution théologique qu’il baptise le Panentheisme. C’est à partir de là qu’il repense le christianisme et rencontre un grand succès dans une Angleterre encore sous ethos victorien. Paradoxe ? En 1916, Campbell rejoint l’Église d’Angleterre et renie sa « nouvelle théologie ».
Quand Chesterton s’en prend à ses positions, il n’en est pas encore à cette dernière étape. Dans Orthodoxie, au chapitre II, G.K.C. écrit :
« Certains nouveaux théologiens mettent en discussion le péché originel, la seule chose qui dans la théologie chrétienne puisse être réellement prouvée. Des disciples du révérend R.J. Campbell admettent dans leur spiritualisme presque insupportable une divine impeccabilité qu’ils ne sauraient voir même dans leurs rêves. Mais ils nient essentiellement le péché humain qu’ils peuvent voir dans la rue ».
La « Nouvelle Théologie » de Campbell est clairement mise en cause dans le chapitre VIII d’Orthodoxie (Le roman de l’orthodoxie) quand Chesterton écrit :
« La seule chose encore assez arriérée pour rejeter les miracles est la Nouvelle Théologie. Mais en vérité cette notion que l’on est “libre” de nier les miracles n’a rien à faire avec les preuves que l’on peut donner pour ou contre. C’est un préjugé verbal sans vie dont la vie originelle et le début ne furent pas dans la liberté de la pensée mais simplement dans le dogme du matérialisme. »
Cependant, Campbell n’est pas le seul visé dans ses travaux préliminaires.
Il nous faut encore évoquer Shaw et Wells.

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19 décembre 2008 5 19 /12 /décembre /2008 09:25
Étudiant en sciences politiques à l'université d'Uppsala en Suède, C.B. est aussi lecteur de Chesterton à ses heures. Il a bien voulu prendre de son temps pour partager avec les lecteurs de ce blogue ses impressions après la lecture de "The Man Who Was Orthodox" de A.L. Maycock, un recueil de textes de G.K. Chesterton. Nous le remercions de sa participation à notre travail pour faire connaître et aimer l'œuvre de GKC.


De part la nature des textes rassemblés (articles de presse destinés par définition aux lecteurs dans leur diversité), et grâce au génie maintes fois loué ici de leur auteur, les articles recueillis dans un ouvrage disponible -exclusivement en anglais (1) - donneront matière à méditer à tous. Tant aux esthètes brouillons à cause des bons mots et des formules tranchantes qu’aux esprits rigoureux à cause de la constance des idées et du très bon travail éditorial de M. Maycock qui a tenu à réunir ces morceaux choisis non pas de manière chronologique mais plutôt en fonction du thème abordé. Et au fil des méditations du maître, il guide le lecteur à travers l’ « univers de Chesterton », ses grandes amours intellectuelles : l’humour et la nature humaine (Humour and Gravity, The Anatomy of the Joke) ; fausse et vraie liberté (The Fallacy of Freedom, Liberty) ; progrès et tradition (Religion and Revolution, The Living Past) and so on
    Mais on perçoit malgré la diversité des thèmes abordés la géniale permanence de cette anthropologie du bon sens, dominée par la Chute (« the Fall is a view of life » dit-il p.158) qui guide toutes les réflexions réunies ici (2) .
    On peut je crois avoir deux attitudes de lecture : le passionné (n’étant par nature jamais déçu par le Prince du paradoxe !) finira par se dire qu’il n’avait jamais autant exclamé « mais oui mais c’est bien sûr ! » en si peu de pages ; le contemplatif raisonnable, quant à lui, ira piocher dans chaque article la pierre qui compose l’ensemble : cet édifice de bon sens et de philosophie.

    Pour en venir au péché mignon de GKC, c'est-à-dire of course l’art de manier le paradoxe, le livre en fourmille, de ces phrases inspirées qui vous décimaient en un clin d’œil tout un cénacle de positivistes cagneux. “By the rejection of rationalism, the world becomes suddenly rational” (p.153). Parfois lampedusiennes: “every spring is a revolution but, like all the others, a conservative revolution” (p.149), pascaliennes: “Man is the animal that draws black lines. Artists love […] the thing that isolates them. And those who began by loving England came to love her frame, the sea.” (p.108), voire allaisiennes: “you can only find truth with logic if you have already found truth without it” (p.104)…

    En bref une excellente introduction à Chesterton, par Maycock (en 70 pages environ) puis par Chesterton lui-même…Le paradoxe est qu’à la lecture de ces articles on en apprend presque plus sur leur auteur que sur autre chose…mais n’était-ce pas là l’objectif de Maycock ? Quoi qu’il en soit tout ce qu’on découvre de Chesterton, c’est autant de mystères qui se révèlent en nous. Car, en définitive, Chesterton, comme tout homme, est un tissu de mystères ; à commencer par celui-ci : l’homme est un esprit doté de chair. N’est-ce pas là le premier paradoxe, le point de départ de nombreuses interrogations et émerveillements qui nous traversent ?

C.B.


 (1) MAYCOCK, A.L., The Man Who Was Orthodox, Londres, Dennis Dobson, 1963. Ne nous y trompons pas, c’est bien un recueil d’articles de G.K. Chesterton, ce dernier signant donc la majeure part de ce livre. Mais le travail d’introduction et de présentation de M. Maycock est remarquable.
  (2) Je ne résiste pas à l’envie de vous faire partager cet extrait, paru dans le Daily News du 2 Septembre 1905 : « The true doctrine of original sin may be stated in a million ways, like every central and solid truth. You may put it this way: that moral health is not a thing which will fulfil itself automatically in any complete man like physical health. Or this way: that we all start in a state of war. Or this way: that everything in a cabbage is trying to make a good cabbage, whereas everything in a man is not trying to make what we call a good man. Or this way: that virtue is a creditable thing and not merely, like the greenness of a cabbage, an admirable thing. “ ou encore: “happiness is not only a hope but also in some strange manner a memory; […] we are all kings in exile » (p.158)

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17 décembre 2008 3 17 /12 /décembre /2008 11:38
Au-delà de la reprise d’idées qui lui tiennent à cœur, Chesterton va nourrir également sa réflexion au rythme de l’actualité journalistique et de la polémique qui se fait jour à cette époque. Il lit beaucoup, notamment pour T.P.’s Weekly qui lui réclame une sorte de liste de livres à lire pour 1908. Dans son article qui paraît pour le numéro de Noël 1907 (A scheme for Reading for 1908), Chesterton propose notamment l’Apologia pro vita de Newman, Les Confessions de saint Augustin et la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin.
Mais, quelques années auparavant, la polémique a également nourri sa réflexion. Chesterton a notamment débattu avec Robert Blatchford, entre le 27 mars 1903 et le 23 décembre 1904. C’est un échange important également, car il permet au futur auteur d’Orthodoxie de préciser sa pensée. Rationaliste et socialiste, Blatchford était également rédacteur en chef du Clarion et auteur d’un manifeste, God and My Neighbour, sorte de Credo rationaliste.
Il propose en 1903 à tous ceux qui ne partagent pas sa vision de s’exprimer dans les colonnes de son journal. Dans son article du 27 mars 1903, Blatchford cite un article de Chesterton du 14 mars, The return of the Angels, paru dans le Daily News. C’est un superbe article de Chesterton dans lequel il énonce dès la première ligne qu’il vise à provoquer et à polémiquer. Tout son raisonnement est bâti sur le fait que la méthode moderne s’appuie sur la théorie de l’hypothèse. Si celle-ci est vérifiée, alors la probabilité d’une vérité se fait jour. Avec beaucoup d’amusement, Chesterton retourne la méthode moderne contre la modernité en montrant que la croyance en un monde spirituel a toujours existé et que cette permanence, si l’on suit la méthode moderne, tend à montrer qu’il s’agit bien d’une réalité. Les paysans croient aux fées conclue-t-il. « Le rationalisme est une maladie des villes, comme le problème de logement. Tout ceci, bien sûr, n’est que suggestif, mais c’est très suggestif. Le phénomène ne prouve pas la religion ; mais la religion explique le phénomène… (…). par le rejet du rationalisme, le monde devient soudainement raisonnable. »
En réaction à cet article, Blatchford pose donc quatre questions à GKC : 1°) Etes-vous chrétien ? 2°) Que signifie le christianisme ? 3°) Que croyez-vous ? 4°) Pourquoi croyez-vous ? Quatre questions importantes car elles vont obliger Chesterton à préciser les choses, même si le débat va vite se concentrer autour du déterminisme. Elles forment de toute façon comme l’armature de ce que sera Orthodoxie. Chesterton répondra dans le Daily News. On retrouvera surtout Robert Blatchford évoqué dans Orthodoxie (cinq fois au total), dès le chapitre III (Le suicide de la pensée) :
« M. Blatchford attaque le christianisme parce que M. Blatchford a la monomanie d’une seule vertu chrétienne, d’une charité purement mystique et presque irrationnelle. Il a une idée étrange : c’est qu’il rendra plus facile le pardon des péchés en disant qu’il n’y a point de péchés à pardonner. Non seulement M. Blatchford est un chrétien des premiers âges mais c’est le seul chrétien de cette époque qui aurait dû être mangé par les lions. Dans son cas, en effet, l’accusation païenne se justifie : sa pitié n’est pas autre chose que de l’anarchie. »
Chesterton dénonce également, en Robert Blatchford, la croyance, qu’il avoue avoir partagé aussi, de la ressemblance entre le christianisme et le bouddhisme. C’est au chapitre VIII (Le roman de l’Orthodoxie) :
Ces ressemblances sont « de deux sortes : des ressemblances qui ne signifient rien parce qu’elles sont communes à toute l’humanité et des ressemblances qui n’en sont pas du tout. (…) C’est ainsi qu’il donne comme un exemple des plus saillants que le Christ et Bouddha furent appelés par la voix divine venant du ciel, comme si l’on pouvait s’attendre à ce que cette voix sortit de la cave à charbon. » Dans le même chapitre, il s’en prend encore à Robert Blatchford à propos des conséquences de sa négation du péché originel :
« M. Blatchford s’est avancé, comme un ordinaire briseur de Bible, pour prouver qu’Adam était innocent du péché contre Dieu ; en manœuvrant ainsi, il admettait, seule issue de son raisonnement, que tous les tyrans, de Néron au roi Léopold furent innocents de tout péché contre l’humanité. »

Préalablement à Orthodoxie, la polémique avec Robert Blatchford avait déjà fait l’objet d’une publication, en 1904, dans une brochure collective, dirigé par George Haw. Le titre du livre ? The Religious Doubts of Democraty (et non simplement The Doubts of Democraty comme l’écrit Maisie Ward dans son livre sur Chesterton) Chesterton y participe à travers quatre articles. Le premier, « Christianity and Rationalism », est à la fois le titre de l’article de Chesterton et celui de la seconde partie (le livre en contient douze) dont il forme la seule participation. Son second article est « Why I believe in Christianity » qui forme le troisième article de la septième partie. Vient ensuite « Miracles and Modern Civilisation », second article de la dixième parties. Enfin, la dernière participation de Chesterton se trouve dans la douzième partie, « The Eternal Heroism of the slums ».
Les contributions de Chesterton préfigurent bien Orthodoxie. Comme le note Maisie Ward, il est certain que Chesterton adhère alors à la divinité du Christ. Dans sa première contribution, il affirme qu’il ne pourra pas montrer dans le détail toutes ses raisons d’adhérer au christianisme ; elles sont aussi nombreuses que celles qui font que Robert Blatchford n’est pas chrétien. Il utilise alors une forme paradoxale de raisonnement que l’on retrouvera dans Orthodoxie montrant la richesse du christianisme dans une adhésion à des vérités qui s’excluent en apparence. Dans le second article, Chesterton évoque des thèmes comme la déterminisme et le libre-arbitre, la nécessité du surnaturel alors que le troisième développe la question des miracles. Enfin dans le dernier, Chesterton attaque à nouveau le déterminisme, dans la mesure où selon Robert Blatchford les mauvais environnements produisaient forcément de mauvais hommes.
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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 00:33
Chesterton dédie Orthodoxie à sa mère, de manière lapidaire – « À ma mère » –, mais qui semble indiquer malgré tout l’importance de ce livre dans son propre itinéraire, en tous les cas son aspect personnel, comme nous l’avons déjà souligné.
Si Orthodoxie est la suite logique d’Hérétiques, la suite attendue et réclamée, le livre n’est pourtant pas le fruit d’une génération spontanée. Entre 1905, année de la publication d’Hérétiques et 1908, année de celle d’Orthodoxie, Chesterton va accumuler le matériau nécessaire à la rédaction de son ouvrage. En fait, il va lui-même approfondir certaines questions et préciser d’abord à lui-même l’état réel de sa pensée.
On trouve une première ébauche lointaine de certains passages d’Orthodoxie dans Homesick at Home (parfois nommé White Wynd), publié en 1896 et à nouveau dans The Coloured Lands, livre paru
en 1938, après la mort de Chesterton. Dans Homesick at Home Chesterton esquisse déjà l’idée selon laquelle l’habitude et la routine peuvent conduire à une perte du sens du réel. Homesick at Home est une fable qui illustre cette idée (White Wynd, le personnage principal, quitte femme et enfants qu’il a trop vus), mais celle-ci se retrouve dans Orthodoxie. Dans l’introduction à ce dernier livre, Chesterton écrit :
« J’ai souvent eu la fantaisie d’écrire un roman sur un yachtman anglais qui aurait fait une erreur légère en calculant sa route et découvrirait l’Angleterre, pensant que c’est une île nouvelle située dans les mers du sud. (…) Que pourrait-il y avoir de plus délicieux que d’éprouver en même temps toutes les terreurs fascinantes d’un lointain voyage combinées avec ce sentiment si humain de sécurité que l’on goûte en rentrant chez soi ? Que pourrait-il y avoir de meilleur que d’éprouver tout l’amusement de découvrir l’Afrique du Sud sans l’écœurante nécessité d’y débarquer ? Qu’y aurait de plus glorieux que de s’équiper pour découvrir la Nouvelle Galles du Sud et de comprendre en versant des larmes de joie que c’est en réalité la vieille Galles du Sud. C’est là du moins ce qui me semble le principal problème pour les philosophes et, d’une certaine, le principal problème de ce livre. Comment pouvons-nous nous arranger pour être à la fois étonnés par l’Univers et néanmoins nous y trouver chez nous ? Comment se peut-il que cette étrange cité cosmique avec ses citoyens à plusieurs jambes, avec ses lampes monstrueuses et anciennes, comment ce monde peut-il nous donner à la fois la fascination d’une ville inconnue et le confort et l’honneur d’être notre ville ? »

Le cadre est donné. Plus qu’une réutilisation d’un matériau qui a déjà servi, Chesterton dresse l’état psychologique de son livre. Etre à la fois surpris et en sûreté. Il le porte simplement au plan philosophique, ce qui n’est pas une petite audace. Il va plus loin. Au terme de sa propre évolution, il va montrer que le christianisme est la véritable réponse à cette double tension qui normalement s’exclut. 

« Je désire montrer que ma foi répond d’une façon particulière à ce double besoin spirituel, le besoin de ce mélange de familier et d’extraordinaire que la Chrétienté a justement nommé le roman. Car le mot “roman” possède quelque chose du mystère et de l’ancienne signification de Rome. »
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12 décembre 2008 5 12 /12 /décembre /2008 10:23
Il y a cent ans paraissait en Angleterre un petit livre, appelé à faire du bruit : Orthodoxy. Son auteur, G.K. Chesterton, jeune journaliste et écrivain, s’était déjà illustré en publiant trois ans auparavant un livre détonnant, au titre provocateur, Heretics. Orthodoxy prenait donc la suite de ce précédent livre, et continuait, en l’élargissant, le même sillon. À vrai dire, le titre même d’Orthodoxy n’avait rien de surprenant de la part d’un auteur qui avait déjà donné ce titre au premier et au dernier chapitre d’Heretics. Dans ce livre qui s’en prenait joyeusement aux maîtres du moment, en dénonçant sophismes et croyances superstitieuses dans les forces du progrès, Chesterton avait clairement annoncé la couleur en titrant son premier chapitre : « Remarque préliminaire sur l’importance de l’orthodoxie » pendant qu’il donnait pour titre au dernier chapitre conclusif, « Observations finales sur l’importance de l’orthodoxie ».
Comment allait-il commencer ce nouveau livre qui portait haut le titre d’Orthodoxy ? En intitulant le premier chapitre « Remarque préliminaire sur les dangers de l’hérésie » et en concluant par des « Observations finales sur les dangers de l’hérésie » ? La facétie chestertonienne n’alla pas jusque-là. C’était trop attendu ; trop évident. Il prit donc des chemins de traverse, des sentiers escarpés, des voies inexplorées, des parcours pour le moins inattendus.

Après une courte préface, Chesterton propose neuf chapitres qui, à la fois, révèlent l’aspect surprenant du livre et donne une idée du sujet abordé. Il existe pour le livre dans son intégralité deux traductions françaises. La première est de Charles Grolleau et elle date des années 20. Elle est accompagnée d’une préface du Père Joseph de Tonquédec, célèbre jésuite, passionné par Chesterton, auquel il consacrera un ouvrage. De couverture marron, cette édition paraît chez « L. Rouart et J. Watelin, éditeurs, 6 place Saint-Sulpice, Paris VIe ». Charles Grolleau propose comme traduction des titres de chapitre :

I– Introduction
II– Le fou
III– Le suicide de la pensée
IV– L’éthique du pays des fées
V– Le drapeau du monde
VI– Les paradoxes du christianisme
VII– L’éternelle révolution
VIII– Le romantisme de l’orthodoxie
IX– Autorité et aventure

Une autre traduction française paraît en 1984 aux éditions Gallimard, dans la collection Idées. Elle est l’œuvre d’Anne Joba, qui traduit un peu différemment certains chapitres. Ce qui donne pour la table des matières :

I– Introduction
II– Le dément
III– Le suicide de la pensée
IV– Ethiques au royaume des elfes
V– Le drapeau du monde
VI– Les paradoxes du christianisme
VII– La révolution éternelle
VIII– Le roman de l’orthodoxie
IX– L’autorité et l’aventurier

Le plus simple, certainement, est de donner le sommaire en langue anglaise :
I.    Introduction in Defence of Everything Else
II.   The Maniac
III.  The Suicide of Thought
IV.   The Ethics of Elfland
V.    The Flag of the World
VI.   The Paradoxes of Christianity
VII.  The Eternal Revolution
VIII. The Romance of Orthodoxy
IX.   Authority and the Adventurer


Comme il arrive souvent les traductions françaises ne reprennent pas la préface de l’auteur (c'est le cas aussi de certaines éditions anglaises). Celle d’Orthodoxy, dont nous livrerons bientôt aux abonnés à la Lettre d'information [Un conseil : abonnez-vous, c'est gratuit. Voir ci-contre] une traduction, est intéressante. De manière anecdotique d’abord, en ce qu’elle associe Hérétiques et le nouveau livre qui vient de paraître, en parlant de « compagnon ». De manière plus profonde, puisque Chesterton n’hésite pas à présenter ce livre comme un ouvrage très personnel, qui n’explique pas les raisons universelles de croire au christianisme, mais ses propres raisons à lui d’y croire. De ce fait, les premières lignes du premier chapitre (Introduction) sont beaucoup plus compréhensibles quand il écrit :
« La seule excuse que je puisse donner pour avoir écrit ce livre c’est qu’il répond à un défi. Un escrimeur médiocre s’honore en acceptant un duel. Quand, il y a quelque temps, j’ai publié une série d’articles hâtivement écrits mais sincères, sous le titres de « Hérétiques », plusieurs écrivains dont l’intelligence m’inspire un profond respect (je citerai en particulier M. G.S. Street) dirent que j’avais amplement raison d’inviter tout le monde à donner sa théorie de l’univers mais que j’avais soigneusement évité d’appuyer mes préceptes par l’exemple. “Je commencerai à me fatiguer de ma philosophie, a dit M. Street, quand M. Chesterton m’aura donné la sienne”. C’était là peut-être faire une imprudente suggestion à quelqu’un qui n’est que trop prêt à répondre par des livres à la provocation la plus légère. Mais, après tout, bien que M. Street soit l’inspirateur, le créateur de ce livre, il n’est pas nécessaire qu’il le lise. S’il le lit, il trouvera que j’ai essayé dans ces pages, d’une façon imprécise et toute personnelle, par un choix de peintures mentales plutôt que par une série de déductions, d’exposer la philosophie à laquelle je suis arrivé à croire. Je ne l’appellerai pas ma philosophie, car je ne l’ai pas faite. Dieu et l’humanité l’ont faite et elle m’a fait moi-même » (traduction Grolleau).

Le ton est donc donné. Mais ce qui est intéressant, c’est que dans sa courte préface, Chesterton se place sous l’autorité du grand cardinal Newman, non pas directement en matière d’argumentation, mais pour expliquer que, à l’instar de l’Apologia pro vita de Newman, il utilise abondamment dans Orthodoxie la première personne du singulier. La comparaison entre les deux ouvrages va d’ailleurs beaucoup plus loin. L’Apologia de Newman est une réponse à une provocation et à une attaque de Charles Kingsley. Orthodoxie est une réponse à une demande d’explication qui est, de manière policée, une attaque contre Chesterton. Orthodoxie apparaît donc bien comme l’Apologia de Chesterton. Dans un autre style, avec une autre histoire, une autre manière de présenter les choses. S’il fallait définir Orthodoxie, c’est bien d’une Histoire d’une âme qu’il faudrait parler, comme l’Apologia de Newman est son histoire d’une âme, forcément différente, très différente même, de celle de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus. Mais histoire d’une âme quand même.
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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 20:07




En 1908, l’œuvre chestertonienne s’agrandit de deux nouveaux ouvrages. Le premier est All Things Considered. C’est un recueil d’articles publiés dans l’Illustrated London News. À ce jour, il n’a pas été traduit en français dans son intégralité. On trouve, en revanche, la traduction d’un article dans Le Paradoxe ambulant, 59 essais, choisis par Alberto Manguel et traduits par Isabelle Reinharez (Actes Sud). Peux-être pourra-t-on en trouver d’autres, disséminés ici ou là.
Le livre comporte au total 33 textes, dont au moins deux concernent la France : « French and English » et « The Zola controversy ». 

Il s’agit du premier recueil des articles que Chesterton écrira dans l’Illustrated London News. Au total, entre 1905 et 1936, Dale Ahlquist, président de The American Chesterton Society, a calculé que l’écrivain anglais avait occupé 1 535 colonnes de cette publication. Plus de 300 autres articles publiés dans le même journal seront par la suite rassemblés dans des livres.
Dans son introduction, Chesterton s’étonne que des articles puissent trouver le chemin du livre. A priori, on peut partager son étonnement. Celui qui signe les lignes de ce blogue est journaliste. Il sait très bien que nombre de ses textes perdent vie et intérêt quelques mois après leur parution (sans même parler de jours et de semaines). Mais Chesterton se trompe en ce qu’il le concerne. Nombre de ses articles peuvent encore se lire aujourd’hui. Notamment pour leur fraîcheur, leur qualité littéraire et parce qu’ils sont moins démodés que les philosophies du moment. Fondamentalement, celles-ci s’en prennent à la dignité de l’homme que Chesterton entend défendre. Il voit en l’homme une exception et un paradoxe. « L'homme est une exception quelle que soit d’autre qu’il puisse être… Il est toujours quelque chose de pire ou de mieux qu’un animal. » « Aucun animal explique Chesterton n’a inventé quelque chose d’aussi mauvais que l’ivresse ou d’aussi bon que la boisson ». Mais pourquoi l’homme est-il un paradoxe ? C’est qu’il est « supérieur à toutes les choses qui se trouvent autours de lui mais qu’il est aussi à leur merci ».
Face aux idéologies du moment, Chesterton défend aussi la plaisanterie car c’est une « grave question théologique ». En effet, chaque plaisanterie porte, au final, sur la chute de l’homme et sans une philosophie qui détermine ce qui est juste de ce qui ne l’est pas, vous n’êtes pas capable de l’apprécier.
On le voit, ce recueil contient des perles qui nous font regretter qu’il ne soit pas traduit en français. Ci-dessous les dates des différentes éditions, jusqu'en 1919 :




Petit rappel :
Conférence à l'occasion du Centenaire d'Orthodoxie et de la sortie de L'Univers de Chesterton, le mardi 18 novembre, à partir de 20h00, au Centre Saint-Paul, 12, rue Saint-Joseph, 75002 Paris (0140264178). Métro Sentier (ligne 3) ou Grands Boulevards (lignes 8 et 9). Pour se rendre au Centre Saint-Paul, voir ICI.
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11 novembre 2008 2 11 /11 /novembre /2008 15:43
Au premier abord, Le Nommé Jeudi est principalement un roman policier, sur fond d'intrigue politique. Mais peu à peu, il apparaît comme étant aussi autre chose, un roman sur le mystère de la Création elle-même.

Outre le poème dédicatoire absent des éditions françaises, Le Nommé Jeudi comprend quinze chapitres :
1– Les deux pièces de Saffron Park
2– Le Secret de Gabriel Syme
3– Jeudi
4– L'histoire d'un détective
5– Le repas épouvantable
6– Démasqué !
7– Conduite inexplicable du professeur de Worms
8– Explications du professeur
9– L'Homme aux lunettes
10– Le duel
11– Les malfaiteurs à la poursuite de la police
12– La terre en anarchie
13– À la poursuite du président
14– Les six philosophes
15– L'accusateur

Comme nous l'avons déjà écrit, l'un des héros, Gabriel Syme est à la fois un poète et un policier. Lucien Gregory, lui, est également un poète mais il est à l'inverse de Syme, un anarchiste. Entre les deux hommes, un « duel intellectuel » s'est engagé. Parvenu à infiltrer le milieu anarchiste, Syme obtient de  remplacer le précédent « Jeudi » au Conseil central européen. Il est le nouveau Jeudi, chacun des membres ayant un nom de jour et le chef suprême étant lui-même désigné sous le nom de Dimanche. On peut s'étonner de voir des anarchistes dirigés par une sorte de conseil d'administration. C'est tout le paradoxe que fait ressortir Chesterton : pour détruire l'ordre, il faut un ordre; pour détruire l'armée, il faut une autre armée, une autre hiérarchie, une autre force. D'autres chefs et d'autres commandements.
Mais le paradoxe n'est pas seulement du côté de l'anarchie. Il est aussi du côté des conservateurs. Syme est détective parce qu'il se rebelle contre la rébellion. Mais le plus étonnant n'est peut-être pas encore là. Syme découvre peu à peu qu'il n'est pas le seul policier à être déguiser, à avoir usurper l'identité d'un « jour ». Dès lors, une question s'impose toujours davantage au lecteur : qui est vraiment Dimanche  ? Au chapitre XIII, intitulé très justement « À la poursuite du Président », Syme s'interroge sur cette découverte :
« Que signifiait tout cela, en effet ? S'ils étaient tous d'inoffensifs policiers, qu'était-ce que Dimanche ? S'il ne s'était pas emparé du monde, qu'avait-il donc fait ? ». Par cette recherche, le roman prend alors une direction plus métaphysique. Celle-ci cependant n'est pas si simple. L'un des personnages ne se sent pas tout à fait à l'aise dans cette quête :
« Le professeur réfléchissait.
– Peut-être avez-vous raison, dit-il, peut-être nous dira-t-il tout. Mais je n'aurais pas le courage de l'interroger, de lui demander qui il est.
– Est-ce de la bombe que vous avez peur ? demanda le secrétaire.
– Non. J'ai simplement peur… qu'il ne me réponde. »

On n'insistera pas sur l'image de Dimanche. On peut noter, en revanche, que Le Nommé Jeudi contient un aperçu de la pensée sociale de Chesterton. Pour lui, il y a plus dangereux pour la société que les anarchistes, ce sont ceux qui détiennent des privilèges qui empêchent la majorité des citoyens d'être des propriétaires, d'avoir cette élémentaire dignité que leurs biens, leur outil de travail, leur appartiennent. C'est un aspect peu vu dans ce roman, mais bien dégagé par Dale Ahlquist le Président de l'Americain Chesterton Society.
Le Nommé Jeudi, malgré son déroulement étrange, cumulant mystère sur mystère, est aussi un hymne à la vie : « le rare, le merveilleux, c'est d'atteindre le but; le vulgaire, le normal, c'est de le manquer. »
Dans sa préface à l'édition française, Pierre Klossowski donne ce résumé de ce roman :
« Telle apparaît dans Le Nommé Jeudi l'antique vision de la Création en Six jours – que Chesterton s'avisa de transcrire sous la forme inversé d'un “cauchemar” que ferait l'un de ses contemporains – précisément un poète pour qui l'ordre quotidien constitue le miracle – ce qui revenait à confier au développement onirique le soin d'éveiller cette vision dans la conscience de ses lecteurs, obnubilée par les questions de l'actualité d'alors (tel l'anarchisme). »

À sa parution, The Man Who Was Thursday reçut plutôt un bon accueil, même si les critiques furent parfois un peu déconcertés. Difficile de définir un tel roman – et la difficulté n'a pas disparu. Difficile aussi d'indiquer la signification finale de l'ouvrage puisque plusieurs sont possibles. Tous les critiques ont vu une allégorie derrière l'absurdité apparente de l'histoire. La difficulté était de s'accorder sur cette allégorie.
La veille de sa mort, dans un article paru dans Illustrated London News (le 13 juin 1936), Chesterton a précisé lui-même que la clef de l'ouvrage se trouve dans son sous-titre : « Un cauchemar ». Il apparaît que Le Nommé Jeudi contient une grande part de données biographiques. Il concerne sa jeunesse, cette époque difficile où il est pris par des sentiments morbides et un grand sentiment de culpabilité. Il s'en est expliqué dans son Autobiographie :

« La cause essentielle, c'est que mes yeux étaient tournés vers le dedans plutôt que ver le dehors, ce qui donnait, je crois bien, à ma personnalité morale un strabisme des moins attrayants. J'étais encore comme oppressé par le cauchemar métaphysique des négations sur l'esprit et sur la matière, plein de l'imagerie morbide du mal, portant comme un fardeau le mystère de mon cerveau et celui de mon corps; mais dès cette époque, j'étais déjà en révolte contre l'un et l'autre; déjà en train de m'efforcer d'établir une plus saine conception de la vie cosmique, quitte à courir le risque qu'elle s'égarât du côté de la santé. J'allais jusqu'à m'appeler un optimiste; mais c'est que j'étais si terriblement près d'être un pessimiste. C'est la seule excuse que je puisse invoquer. Toute cette partie de mon expérience fut jetée plus tard dans le moule informe d'une œuvre de pure imagination que j'appelai : Le Nommé Jeudi. (…)  Personne ou presque, parmi ceux qui lurent le titre, ne parut avoir retenu le sous-titre; lequel était “Un cauchemar”, et qui fournissait la réponse à bon nombre de questions critiques. J'insiste ici sur ce point parce qu'il est de quelque importance pour la compréhension de ce temps-là. On m'a souvent demandé ce que j'entends par le monstrueux ogre de pantomime qui, dans  ce récit, s'appelle Dimanche; certains ont suggéré, pas trop faussement dans un certain sens, que je l'avais mis là comme un symbole blasphématoire du Créateur. Or la question, c'est que toute l'histoire est un cauchemar de choses; de choses qui sont, non point telles qu'elles sont, mais telles qu'elles apparaissaient au jeune demi-pessimiste des années qui ont suivi 90; l'ogre, qui paraît brutal, mais qui d'une façon assez mystérieuse, est également bienveillant, n'est pas tant Dieu, dans le sens religieux ou irréligieux, que la Nature telle qu'elle apparaît au panthéiste, au panthéiste dont le panthéisme cherche à se dégager laborieusement du pessimisme. Pour autant que l'histoire ait un sens en elle-même, elle fut conçue dans le dessein de peindre d'abord le monde dans ce qu'il a de pire, et de modifier le tableau de manière à suggérer que le monde n'est pas aussi noir qu'on l'avait peint d'abord ».

Pour terminer sur Le Nommé Jeudi, voici l'adaptation de ce roman pour la radio. Une adaptation réalisée en octobre 1938 par Orson Wells en personne et son « Mercury Radio Theater of the Air ». Wells y interprête lui-même le rôle de Gabriel Syme. Un grand moment :



















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11 octobre 2008 6 11 /10 /octobre /2008 20:12
Évoquer la vie de G.K. Chesterton, c’est aussi, et c’est peut-être d’abord, évoquer ces ouvrages. Ingénument, le lecteur pourrait s’interroger sur la raison de cette affirmation. La réponse est, au fond, assez simple, et si nous osions, assez « chestertonienne ». Elle tient tout entier et tout simplement au fait que Chesterton est un écrivain. Et qu’un écrivain est, notamment, l’auteur de livres…
C’est pourquoi, nous avons voulu, depuis le début de ce blogue, présenter chronologiquement les livres de Chesterton. Chronologiquement, c’est-à-dire selon leur ordre de parution en Angleterre, en faisant le lien, quand une édition française existait, avec celle-ci.
Nous aurions évidemment pu choisir une autre manière de faire. Nous aurions pu présenter d’abord nos livres préférés dans l’œuvre de Chesterton. Ou, alors, présenter uniquement les livres ayant connu une traduction française. Un peu au hasard (avouons-le), nous avons opté pour cette présentation chronologique dans le but tout simple de montrer la richesse et l’étendue de l’œuvre de Chesterton. Autant le dire, nous ne sommes pas au bout de nos peines. Mais aussi de nos joies et de nos découvertes.
C’est ainsi que nous avons jusqu’ici présenté :

Greybeards at Play, Literature and art for old gentlemen (Barbons en liberté) paru en 1900 ainsi qu’un recueil de poème : The Wild Knight and Other Poems.
The Defendant, paru en 1901 et édité en langue française sous le titre Le Défenseur.
Twelve Types paru en 1902.
Robert Browning est de 1903 et il en existe une traduction française, La vie de Robert Browning.
G.F. Watts et Le Napoléon de Notting Hill illustrent l’année 1904. Le second de ces ouvrages bénéficie d’une traduction française.
The Club of Queer Trades et Heretics ornent l’année 1905 et bénéficient chacun d’une traduction française : Le Club des métiers bizarres et Hérétiques.
Charles Dickens, a critical study date de 1906. Lui aussi bénéficie d’une traduction française : Dickens.


Nous arrivons maintenant en 1907. Cette année-là, Chesterton a écrit The Man Who Was Thursday, A Nightmare (Un nommé Jeudi, un cauchemar), livre qui ne sera finalement publié qu’en 1908. C’est pourquoi dans les études chestertoniennes ce livre est classé dans l’une ou l’autre année en fonction de la référence prise en compte.
The Man Who Was Thursday, A Nightmare est un livre difficile et il convient de prendre en compte son sous-titre (A Nightmare) pour bien le saisir. C’est une sorte de jeu de piste métaphysique et un roman onirique, à travers lequel Chesterton exprime son propre parcours pour sortir des méandres du doute et du malaise profond qui l’habitaient.
Il s’agit à la fois du deuxième roman de Chesterton, après Le Napoléon de Notting Hill (1904), Le Club des métiers bizarres (1905) étant plutôt une suite d’histoires. C’est aussi son onzième livre en huit ans. Il paraît simultanément à Londres chez Simpkin, Marshall, Hamilton, Kent & Co et à Bristol chez J.W. Arrowsmith, en février 1908. Il comportait dans cette première édition environ 300 pages.

Chesterton a dédié son nouveau roman à son ami Edmund Clerihew Bentley, à travers un long poème que nous reproduisons ici. (photo) C’est un texte important dans la mesure où il donne quelques clefs de compréhension du roman, en ce qu’il exprime une réaction contre le pessimisme et la décadence artistique en même temps qu’il rapporte que les doutes qui ont habité les deux hommes ont été balayés par un recours à la tradition. Malheureusement, cette dédicace n’a pas été reproduite dans les éditions françaises, au moins dans celles que nous possédons.
Cette tension entre le doute et la certitude, c’est, au fond, tout le sujet du livre. C’est le dialogue entre l’anarchie et l’ordre, et plus encore, peut-être, sur la véritable nature de l’une et de l’autre. Dans ce roman policier – car c’en est un –, fantastique, où se mêle la fable philosophique, l’humour, l’étrange et l’incroyable, Chesterton nous lance justement sur la piste de ce qu’est réellement cet ordre honni, non seulement par les anarchistes (ils sont dans leur rôle) mais par une grande majorité des hommes modernes. Le dialogue du début entre Gregory, l’anarchiste, et Syme, l’homme de l’ordre, témoigne justement de cette recherche. Pour Gregory, seule l’anarchie est poétique et il en voit un symbole dans l’arbre, créature vivante et imprévisible. Syme ne le détrompe pas complètement, mais il remarque que l’arbre n’est visible qu’à la lumière du réverbère qui symbolise pour Gabriel l’horreur de l’ordre.


(À suivre…)


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