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10 juin 2009 3 10 /06 /juin /2009 00:31

 

 

Résumé de l’épisode précédent : Chesterton est invité par Shaw à se joindre à un petit groupe de personnalités pour tourner un western sous la direction de James Barrie.  Il s’est ensuite rendu dans l’Essex pour une séance d’essai de costume puis à dîner au Savoy.

 

« Au terrain vague dans l’Essex, nous trouvâmes notre équipement pour le Wild West. Mais notre indignation contre William Archer (photo) fut grande, car, avec une prévoyance vraiment écossaise, il était arrivé avant l’heure pour s’emparer de la meilleure paire de pantalons ; une paire magnifique ; en fourrure ; tandis que trois autres cavaliers de la pampa devaient se contenter de culottes de toile. Des commentaires persistants sur un tel acte d’individualisme se poursuivirent durant tout l’après-midi, c’est-à-dire durant tout le temps qu’on nous roula dans des barils, qu’on nous hissa au bout d’une corde au-dessus de précipices factices, pour nous lâcher ensuite dans un champ où nous devions prendre au lasso des chevaux sauvages, mais qui étaient tellement apprivoisés que c’étaient eux qui couraient après nous, et non point nous après eux et qu’ils fourraient leurs naseaux jusque dans nos poches pour y chercher du sucre. Quelles que soient les limites de la crédulité du lecteur, il faut bien, pour rester conforme à la vérité, mentionner le fait que nous montâmes tous sur une motocyclette, dont les roues tournaient sans toucher le sol, afin de produire l’illusion que nous ronflions à l’allure d’un bolide vers le fond d’une passe montagneuse. Quand les autres eurent finalement disparu par-dessus la falaise, accrochés à la corde qui nous tenaient attachés, ils me laissèrent par derrière, comme on laisse le poids qu’il faut pour donner de l’assurance aux alpinistes. Pendant ce temps Granville Barker ne cessait de m’apostropher, me prêchant la résignation, l’esprit de sacrifice ; je tentai de me figurer que je pratiquais l’une et l’autre, y joignant les gestes sauvages qui me venaient à l’esprit et balayant généreusement l’espace, non sans recueillir, je suis fier de le dire, l’approbation générale. Pendant tout ce temps, son petit visage caché derrière sa grande pipe, Barrie se tenait debout, nous observant d’un air impénétrable ; rien ne pouvait lui arracher la plus vague indication sur le motif pour lequel on nous soumettait à toutes ces épreuves. Jamais les effets du mutisme du mélange “Arcadia” pour la pipe ne m’apparurent plus puissants, et moins scrupuleux. C’était comme si la fumée qui montait de cette pipe était une vapeur non seulement magique, mais de magie noire. »

 

William Archer (1856-1924) dont il est question ici était un critique dramatique qui publia des études et des traductions d’Ibsen ainsi qu’une étude sur le célèbre auteur anglais Henry Irving. Il fut aussi l’auteur d’une pièce assez populaire, The Green Goddess, filmée à Hollywood avec George Arliss dans le rôle principal.


Directeur de l’Institut Britannique à l’Université de Paris de 1937 à 1939, Harley Granville Barker (1977-1946) était un célèbre auteur dramatique, spécialiste des questions de théâtre. Il fut membre de la Royal Society of literature, docteur ès-lettres honoris causa
d’Oxford et d’Edimbourg. Il a traduit Knock de Jules Romain.
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9 juin 2009 2 09 /06 /juin /2009 00:06



Il m’est arrivé souvent de présenter G.K. Chesterton en le définissant comme écrivain, journaliste, poète, essayiste, romancier, historien, polémiste, dessinateur, amateur de marionnettes, bon vivant, etc. Toujours j’ai omis de dire que Chesterton fut aussi un acteur de cinéma. J’entends par là, non qu’il fit une sorte de cinéma en permanence, jouant son propre rôle, avec un naturel, un aplomb et un savoir-faire que nombre d’acteurs peuvent lui envier. Mais, après tout, jouer Chesterton s’était bien sa destinée. Jean Cocteau disait à propos de l’auteur des Misérables : « Victor Hugo était un fou qui se prenait pour Victor Hugo ». Et Jean Dutourd ajoutait : « Être un fou qui se prend violemment pour soi-même, n’est-ce pas le propre du génie ? »

Donc, si Chesterton a pendant toute son existence joué Chesterton, ce n’est pas de ce cinéma-là dont je veux parler. Mais de l’autre, celui qui implique metteur en scène, acteurs, bobines de film, grand écran, etc. Oui, vous avez bien lu : Chesterton fut bien ce type d’acteur qui joue dans ce type de cinéma.

À vrai dire, j’aurais dû m’en souvenir car c’est Chesterton lui-même qui a raconté l’histoire et je l’avais bien lue. Mais de manière tout à fait étonnante, je l’avais oubliée. Un jour que je déjeunais avec l’un de mes éditeurs – c’était il y a quelques mois – Benoît Mancheron me dit que Chesterton avait même tourné un film. Pensant ne pas me tromper, je lui assurais que ce n’était pas le cas. Mais la question m’a travaillé, jusqu’à ce que je trouve une preuve photographique de Chesterton acteur. Et de fil en aiguille, j’ai été pioché dans l’Autobiographie de Chesterton son propre récit de son entrée dans le monde si particulier du cinéma. Comme vous le verrez, on y rencontre de grands noms. Comme l’affaire est un peu longue, cela prendra certainement plusieurs publications sur ce blogue. La parole est donc à Monsieur Chesterton, Gilbert Keith Chesterton :

« La chose débuta par une visite que me fit Bernard Shaw à Beaconsfield, dans les dispositions les plus cordiales, pour me proposer de paraître avec lui, déguisés tous deux en cow-boys, dans je ne sais quel film que Sir James Barrie (l’auteur de Peter Pan, ndlr, ci-contre) avait former le projet de tourner. Je ne décrirai ni le but, ni la nature de la performance, car personne n’a jamais pu découvrir ni l’un ni l’autre, à l’exception peut-être de Sir James Barrie lui-même. Mais, pendant toute la durée du programme, Barrie eut plutôt l’air de se cacher à lui-même son secret. Tout ce que je pus savoir, c’est que deux autres personnalités bien connues, Lord Howard de Walden et M. William Archer, le grave critique écossais et traducteur d’Ibsen, avaient également consenti à faire le cow-boy. « Ma foi, dis-je à Shaw, après un silence embarrassé, à Dieu ne plaise qu’on dise que je n’ai pas compris une plaisanterie quand William Archer l’a comprise. » Puis, après un autre silence, je demandai en quoi consistait la plaisanterie. Bernard Shaw répondit en riant, mais dans des termes vagues, que personne ne le savait. La plaisanterie consistait justement en cela, que personne ne savait à quoi elle rimait. J’appris que le mystérieux programme comportait en fait deux parties, toutes deux plaisamment conspiratoires, à la manière de M. Oppenheim ou de M. Edgard Wallace. L’une consistait en un rendez-vous dans une sorte de briqueterie abandonnée, dans je ne sais plus quel terrain vague de l’Essex ; en quel endroit on prétendait que nos vêtements de gardiens de bestiaux étaient déjà cachés. L’autre partie du programme consistait en une invitation à souper au Savoy, “pour causer de l’affaire” avec Barrie et Granville Baker. Je me rendis à ces deux mélodramatiques assignations ; et si ni l’une ni l’autre ne jeta la moindre lumière sur ce que nous étions censés devoir faire, elles n’en furent pas moins très plaisantes, chacune à sa manière, et bien différentes de ce à quoi on eût pu s’attendre. »


A suivre…
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8 juin 2009 1 08 /06 /juin /2009 00:36
Selon l’accord qui le liait à l’Illustrated London News (ILN) Chesterton ne devait pas aborder de sujets politiques et religieux. Connaissant l’homme et l’écrivain, était-ce possible, au-delà du vœu pieu ?

Chesterton débute sa collaboration à l’ILN par une chronique qui paraît le 14 octobre 1905. Le nombre de ses articles pour cette première année dans cette publication n’est pas très longue, en raison de la date de démarrage : seulement 12 parutions. Mais déjà, Chesterton glisse, malgré son embonpoint, entre les non-dits du contrat. Il parlera de politique et de religieux par le biais de l’allusion et des références. Il mettra ainsi en avant la tradition chrétienne, notamment par le biais de l’évocation de l’ère médiévale, placera Shakespeare au-dessus de Milton pour des raisons religieuses, se référera aux saints ou a des poètes comme Dante. Ce ne sont, bien sûr, que des exemples.

Sa première chronique s’intitule : « Serious Things in Holiday Time London ». Le thème n’apparaît effectivement ni politique, ni religieux. C’est mal connaître Chesterton. Après avoir fait remarquer que le temps des vacances est le seul moment où l’esprit peut scruter les questions importantes sans être distrait par la moindre affiche, Chesterton apporte cette conclusion : « Ce caractère solennel des vacances est naturellement impliqué par leur nom même : le jour qui est fait de vacances est le jour qui est fait saint » (jeu de mots sur holy – saint et day : jour).

Chesterton en voit une preuve supplémentaire dans le fait que le vacancier se rue sur la seule chose immuable (comme Dieu) et l’une des plus anciennes (dans l’ordre de la création) : la mer. Tout le reste de la chronique est l’occasion de parler de lieux devenus sacrés aussi bien le tombeau de Napoléon que la cathédrale de Cologne. Les toutes dernières lignes de cette première chronique invite les lecteurs à fermer les yeux et à évoquer certains noms de Londres : Saint James’s Park qui évoque les pèlerins, Westminster Bridge qui évoque les saints anglais et les rois ; The Temple, rappel de la chute des Templiers et Blackfriars Bridge qui fait référence aux dominicains. Il ne faut pas détruire Londres, termine Chesterton. C’est une ruine sacrée.


Dès cette première chronique, il a donc pris la liberté d’évoquer à sa manière les thèmes qui lui tiennent à cœur. Il accepte la tribune proposée par l’ILN, mais démontre l’impossibilité pratique du sécularisme, au nom même de choses les plus insignifiantes, les plus banales ou les plus éloignés des grands discours idéologiques. Au nom même des vacances et des noms des rues. Il n’y a pas l’ombre dans cette chronique d’une déclaration de guerre, mais tout d’un article bien facétieux et humoristique pour défendre une cause qui lui tient à cœur. Il met en œuvre une méthode pour combattre le sécularisme au sein même d’un publication non religieuse : évoquer par allusion et par référence tout ce qui rappelle les racines chrétiennes d’un monde devenu sans foi. Une débat qui n’est pas rappeler celui des racines chrétiennes de l’Europe.

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6 juin 2009 6 06 /06 /juin /2009 00:58





C’est en 1905 que G.K. Chesterton accepte l’offre venant de « The Illustrated London News » d’écrire un article hebdomadaire. Le titre retenu pour sa rubrique était tout simplement « Our Notebook ». Ce qui s’inaugurait ainsi, c’est en fait un rendez-vous hebdomadaire avec les lecteurs pendant près de 31 ans, c’est-à-dire jusqu’à la mort de l’auteur. Le recueil de ses articles occupe plusieurs volumes des œuvres complètes de l’écrivain dans la collection éditée par Ignatius Press. Chesterton a en effet publié 1 535 chroniques dans cette publication lue par des milliers de lecteurs. Cette collaboration n’a été interrompue qu’à de rares occasions. En 1920 et 1921, alors que l’écrivain était en voyage, et en 1914 et 1915, pendant la dépression nerveuse de l’écrivain à la suite du scandale Marconi et des débuts de la Première Guerre mondiale. Fait étonnant au regard de la durée de cette collaboration, Chesterton ne la mentionne nullement dans son Autobiographie, mais par ailleurs il n’évoque nullement certains autres aspects de son existence qui semblent bien connus de ses contemporains.

Pendant sa vie, Chesterton collaborera à plusieurs périodiques dont les plus connus sont The Speaker, Daily News, Eye Witness, New Witness ainsi que le G.K.'s Weekly. Parmi ces collaborations, celles de l’Illustrated London News (ILN) et du Daily News occupent une place particulière en raison de l’importance de ces titres et du nombre de lecteurs. Dans The Daily News, Chesterton écrivait une chronique chaque samedi depuis 1901. Au début 1913, un désaccord avec ce journal entraînera l’arrêt de sa collaboration (lequel est commenté dans la presse, jusqu’à l’étranger). À la suite de cette rupture, il collabore entre 1913 et 1914 au Daily Herald.

 

Par sa durée, cependant, la collaboration avec The Illustrated London News mérite d’être présentée plus longuement, d’autant que certains des articles de Chesterton formeront la matière de plusieurs ouvrages. C’est le cas de Come to Think of It ; Generally speaking ; As I was Saying et All is Grist.

 

Fondé en 1842 (le première numéro sort le 14 mai 1842) par Herbert Ingram et Mark Lemon, l'Illustrated London News (ILN) est un magazine de 16 pages comprenant plusieurs illustrations. Il évolua bien sûr avec le temps et resta hebdomadaire jusqu’en 1971. Il devint alors mensuel, puis bi-mensuel, trimestriel avant de disparaître définitivement de la circulation. ILN est aujourd’hui une agence de communication.

En 1905, le rédacteur en chef de l’époque, Bruce Ingram, propose à Chesterton de remplacer la chronique de L.F. Austin. La chronique était payée £ 7 (fixe de £ 350 par an). L’écrivain adressait sa copie le lundi pour midi, laquelle ne devait pas dépasser 1 200 mots et il devait repasser le mardi à 16h00 pour corriger les épreuves et compléter l’ensemble jusqu’à 1 500 mots. Selon Max Ribstein, qui donne ses informations, le contrat entre Chesterton et l’ILN comprenait une clause indiquant que les sujets politiques et religieux étaient exclus des chroniques.
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4 juin 2009 4 04 /06 /juin /2009 00:41
Nous avons évoqué ces jours derniers Chesterton et Valery Larbaud, (Ici, et ) ainsi que le physique de notre écrivain. Il existe un lien entre ces deux thèmes. Ce lien se trouve dans la lettre que Valery Larbaud adresse le 22 juin 1911, depuis Peel, en Angleterre, à Paul Claudel (photo ci-contre), pour lui en dire un peu plus sur cet écrivain que Claudel a traduit sans le connaître. La description vaut vraiment d'être lue. Extraits.

« Je ne croyais pas que Chesterton s'était peint lui-même dans le personnage principal de son roman allégorique The Man who was Thursday; c'est pourtant la vérité; au premier abord, il est repoussant; son obésité est une réelle infirmité et lui donne l'apparence d'un glouton et d'un crétin. Sa figure ressemble à la fraise la plus grosse et la plus difforme du panier. Les journalistes anglais qui n'ont vu que son ventre et sa masse le comparent au Dr Samuel Johnson; en réalité, il a le front de Thackeray, mais avec trois couches de graisse superposées. Enfin, au fond de ces bourrelets et de ces cornes, on trouve deux bons yeux bleus intelligents et dès lors tout va bien.
(…)
Il est plus que négligé dans sa tenue. Je suis sûr qu'on l'habille; et je suis sûr qu'on devrait le faire manger comme un bébé, car, en prenant son thé, il inondait son gilet. Ses cheveux blonds, très longs, paraissent n'être jamais peignés; il en tombe des allumettes quand il baisse la tête. Il porte constamment une vieille canne à épée et ne résiste pas à en montrer la lame à ses invités. »

On retrouve ce texte dans son intégralité dans Ce vice impuni, la lecture, domaine anglais (Gallimard, p. 654).
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3 juin 2009 3 03 /06 /juin /2009 00:37
Le physique de G.K.Chesterton a toujours impressionné ses lecteurs. Il faut dire qu'il y a de quoi. Pas besoin de dessin, les photos suffisent. Sa chevelure a aussi beaucoup étonné. Avec le temps, elle évolue, mais elle reste comme une incroyable crinière qui ne semble jamais coiffée.
Mais ses yeux ? Peu d'auteurs, qui ont pris pourtant un grand plaisir à le décrire, parlant même de ses petits yeux minces, comme enfoncés dans un visage boursouflé, peu d'entre eux donc ont parlé de la couleur de ses yeux.
En fait, ses yeux, brillants d'intelligence, étaient bleus. Du moins, si l'on en croit les témoins.
 
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2 juin 2009 2 02 /06 /juin /2009 00:32

L’intérêt de Valery Larbaud pour Chesterton ne résista pas à la Première Guerre mondiale. Dans une lettre à Jacques Rivière datée du 16 octobre 1921, il prend un net recul vis-à-vis d’un auteur qu’il a aidé à faire connaître en France. Le 11 octobre 1921, Jacques Rivière lui avait demandé s’il acceptait de présenter pour la Nouvelle Revue française le dernier ouvrage de Chesterton traduit en français, La Sphère et la Croix. La réponse de Valery Larbaud, dans sa lettre du 16 octobre, est sans ambiguïté : « Pour le Chesterton, je ne veux pas m’en occuper. J’aimais beaucoup ce qu’il faisait, ses premières choses. Mais pendant 1914-1918 il m’a dégoûté : il a fait du bourrage de crânes ». (Correspondance Larbaud/Rivière, Éditions Claire Paulhan, p. 171). Ce sera Henri Géhon qui écrira cet article avec beaucoup de sévérité.

Dans la revue La Phalange, numéro du 15 décembre 1908, Larbaud avait consacré un article à l’auteur d’Orthodoxie sous le titre « Notes sur G.K. Chesterton ». On retrouve cet article reproduit dans Ce vice impuni, la lecture, domaine anglais. Puis il avait écrit l’introduction à la traduction des Paradoxes du christianisme par Claudel, publié par la NRF (1er août 1910) avant de consacrer à Chesterton un nouvel article dans le numéro du 20 octobre 1911. Mais dès 1914, il se montre agacé par l’auteur de L’Auberge volante. Son reproche ? Il trouve que chez Chesterton le romancier est trop « doctrinaire », ce qui le conduit à utiliser des allégories parfois peu claires pour le lecteur. Pendant la Première Guerre mondiale, il a certainement été agacé par Les crimes de l’Angleterre (1915) et la Petite Histoire de l’Angleterre (1917) qui ressemblent à des œuvres de propagande contre les Prussiens, explicables en partie par la situation mondiale. Dans son Journal, il revient à Chesterton à plusieurs reprises. Le vendredi 25 mai 1917, par exemple, il note, alors qu’il est à Alicante :

« trouvé dans les dernières nouveautés, une traduction de Orthodoxie de G.K. Chesterton par Alfonso Reyes. Ce livre était si joliment imprimé que je n’ai pu m’empêcher de l’acheter. J’ai donc relu, dans le tram au retour, quelques chapitres de cet ancien amour. Je l’apprécie encore beaucoup, bien que j’aie compris depuis où G.K. Chesterton voulait en venir. Sur le plan moral, il appartient à cette espèce d’hommes “peut-être utiles à leur façon, mais que doivent surveiller attentivement tous ceux qui attachent du prix à la liberté de la pensée et de l’individu de peur que l’occasion ne les transforme en persécuteurs de la pire espèce” (S.B. paraphrasé par Marcus Hartog dans son introduction à La mémoire inconsciente.) Pourtant G.K.C. est – du moins était quand il écrivit Les Hérétiques et Orthodoxie – plus pénétrant qu’il ne le pensait, et une bonne partie de ses propos dément catégoriquement ses propres conclusions. En fait, tout ce qui est “démolition” est magnifique ; mais sa “construction” est un échec – pas assez “catholique”. » (Édition définitive, Gallimard, p. 309).

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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 10:00

La publication dans une nouvelle édition, dite « édition définitive », chez Gallimard du Journal de Valery Larbaud nous offre l’occasion d’évoquer les liens entre ce dernier et G.K. Chesterton. Valery Larbaud a beaucoup fait pour répandre le nom de Chesterton en France. À ce titre, il est impossible de parler des liens de Chesterton avec notre pays sans signaler celui de Larbaud.
Comme nous l’avons déjà signalé, il signe la présentation du chapitre « Les paradoxes du christianisme » extrait d’Orthodoxie, dans la première traduction française qui en est réalisée pour le numéro du 1er août 1910 de la Nouvelle Revue française, traduction assurée par Paul Claudel.
Voici quelques extraits de cette présentation de Chesterton par Larbaud :

« (…) Comme la plupart des hommes qui eurent vingt-cinq ans vers 1895, Chesterton, élevé dans l’incroyance, adopta successivement toutes les doctrines de son temps : il fut tour à tour évolutionniste en philosophie, anarchiste en politique, ibsénien en morale. Cependant sa vie intellectuelle devenait plus large et plus vigoureuse, et déjà il tentait, par un chemin nouveau, la découverte de la vérité. En 1900, il fut à la fois pro-Boer et patriote, – et seul de son opinion en Angleterre. Bientôt il s’aperçut qu’il était en désaccord complet avec la pensée moderne : il l’avait devancée, et maintenant il s’écartait d’elle. L’expression littéraire de ce grand divorce fut une série d’articles, réunis sous le titre de “Heretics” (1905) dans lesquels toutes les croyances et toutes les affirmations de ceux qu’il appelle “les vagues modernes” étaient attaquées avec une violence extraordinaire. (…) On lui demanda de reconstruire. Au nom de quelle certitude raillait-il le scepticisme d’autrui ? au nom de quelle doctrine prétendait-il anéantir toutes les doctrines de son temps ? – “Orthodoxy” est la réponse de G.K. Chesterton. C’est au nom des dogmes fondamentaux de l’Église catholique qu’il attaque la pensée moderne : seule l’Église lui a proposé un système complet du monde. Il raconte donc comment il a été amené, peu à peu, et à son insu, à cette conclusion. C’est que les “hérésies” qu’il avait embrassées tout à tour, ne lui donnaient qu’une explication partielle de l’univers, et ne parvenaient pas à concilier les contradictions qu’il découvrait à chaque pas. Or, justement, les dogmes chrétiens réunissaient en un faisceau ces contradictions, et les expliquaient. Donc, ils étaient vrais. »

On notera que Valery Larbaud, comme l’immense majorité de ses contemporains des deux côtés de la Manche, pense que Chesterton est catholique, qu’il adhère aux dogmes fondamentaux de l’Église catholique. Or, la réalité est plus complexe et Paul Claudel qui à l’époque connaît Chesterton principalement par le chapitre qu’il a traduit pour la NRF est plus prudent. Dans un échange avec Larbaud, il demande clairement : « Etes-vous sûr qu’il soit catholique ? » La réponse ne lui semble vraiment pas aller de soi.
Il a doublement raison. À l’époque, Chesterton n’a pas encore franchi le pas pour rejoindre formellement l’Église catholique. Il faudra attendre les années 1920. Et dans Orthodoxie, il se réfère aux dogmes de l’Église historique, ceux sur lesquels s’accordent les principales confessions chrétiennes. Ce sera une démarche similaire que C.S. Lewis suivra lorsqu’il exposera le christianisme à la BBC puis dans son livre Mere christianity. Chesterton deviendra catholique ; Lewis restera anglican.
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28 mai 2009 4 28 /05 /mai /2009 01:43

Nous avons évoqué récemment le nom de Valery Larbaud (cf. ICI). Dans l’histoire de la réception de Chesterton en France, ce nom se retrouve à plusieurs reprises. Pourquoi revenir sur lui, plus particulièrement aujourd’hui ? Tout simplement parce que l’édition définitive de son Journal vient de paraître aux éditions Gallimard. Pour tous les amoureux de la littérature, c’est un événement considérable. Larbaud occupe, en effet, dans les lettres françaises une place éminente, particulièrement comme critique.

Né à Vichy en 1881, Valery Larbaud sera un enfant particulièrement élevé par sa mère et sa tante puisqu’il perd son père, âgé de 59 ans à sa naissance, alors qu’il a huit ans. Sa santé fragile ne l’empêche pas d’obtenir en 1908 sa licence ès-lettre. Mieux, la même année, pour le prix Goncourt, Octave Mirbeau porte son vote sur Poèmes par un riche amateur, publié par Larbaud. La fortune de la famille lui permet de mener une vie riche de dandy, voyageant à travers l’Europe. Parlant plusieurs langues, il fait connaître en France plusieurs écrivains étrangers dont Samuel Butler, qu’il traduit, et James Joyce dont il est le correcteur-superviseur pour la traduction d’Ulysse. Atteint d’hémiplégie et d’aphasie en novembre 1935, il passe les vingt-deux dernières années de sa vie cloué dans un fauteuil et doit vendre en viager sa très riche bibliothèque (15 000 volumes) à la ville de Vichy pour continuer à vivre. Il est lui-même l’auteur de plusieurs ouvrages dont des romans et des essais de critiques littéraires. Il faut signaler particulièrement Ce vice impuni, la lecture. Domaine anglais et Ce vice impuni, la lecture. Domaine français, publiés chez Gallimard. Le « Domaine anglais » a été réédité en 1998 chez Gallimard et l’on y trouve bien sûr plusieurs pages consacrées à Chesterton. Valery Larbaud a connu les honneurs de la collection de La Pléiade. Il existe une Association internationale des amis de Valery Larbaud et qui décerne chaque année un Prix littéraire Valery Larbaud. On peut écouter ICI une émission de Canal Académie consacrée à cet écrivain, avec Michel Déon.

En août 1910, la Nouvelle Revue Française publie une traduction du chapitre VI d’Orthodoxie (Les paradoxes du christianisme), traduction réalisée par Paul Claudel, mais introduit à la demande d’André Gide par Valery Larbaud. Ce dernier soumet sa notice à Paul Claudel et l’invite à y changer tout ce qu’il souhaite. Il en profite pour indiquer à Claudel une erreur de traduction : Mercie, dans le texte, est l’ancien nom de la province de Birmingham et n’a rien à voir avec la Murcie espagnole. Larbaud recevra de Claudel la réponse suivante : « Votre notice est excellente et je ne vois rien à y changer. J’ignorais tout de mon auteur. Etes-vous sûr qu’il soit catholique ? Je l’ai vu costumé en Dr Johnson pour un pageant anglican ».

À suivre…

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27 mai 2009 3 27 /05 /mai /2009 00:57



Le mardi 30 août 1910, le quotidien catholique français La Croix évoque (cf. reproduction de la première page ci-dessus), semble-t-il pour la deuxième fois (si nos recherches se confirment) le nom de Gilbert Keith Chesterton (orthographié Gilbert-Keith). Il ne s’agit pas réellement d’un article de la rédaction ni même de l’une grandes signatures qui publient habituellement dans le quotidien. Le nom de Chesterton apparaît dans la rubrique « Ce que disent les journaux », sorte de revue de presse. Celle-ci reproduit un article paru dans L’Écho de Paris, quotidien littéraire et politique conservateur. Cet article, dont la date de parution n’est pas indiquée, est signé « Junius ». Il s’agit bien évidemment d’un pseudonyme qui cache l’écrivain Paul Bourget, élu à l’Académie française le 31 mai 1894.

Ce Billet de Junius rapporte la publication d’un article paru dans une revue alors nouvelle et jeune, la Nouvelle Revue Française, la fameuse N.R.F, qui a proposé une traduction d’un texte de Gilbert Keith Chesterton, Les Paradoxes du christianisme. Il s’agit en fait du chapitre VI – un chapitre central – d’Orthodoxie, qui n’est pas encore traduit intégralement en français puisqu’il faudra attendre pour cela… 1920, avec une traduction réalisée par Charles Grolleau.

Ce qu’ignore, semble-t-il Junius/Bourget, c’est que la traduction publiée par la N.R.F. a été réalisé par Paul Claudel. On peut notamment trouver cette traduction dans Supplément aux œuvres complètes de Paul Claudel, tome deuxième (page 26 à 42) publié dans la Collection du Centre Jacques-Petit aux Éditions de l’Age d’Homme (1991). André Gide avait demandé à Valery Larbaud de présenter Chesterton aux lecteurs de la Nouvelle Revue Française et ce dernier avait écrit une notice de présentation. Nous en reparlerons très prochainement. En attendant, voici, tel qu’il fut rapporté par La Croix du mardi 30 août 1910, le Billet de Junius paru dans L’Écho de Paris.

 

 

 

 

(Ci-dessus reproduction de la page 4 de l'édition du mardi 30 août 1910 du quotidien La Croix. On aperçoit le titre de la rubrique : « Ce que disent les journaux » qui reproduit le Billet de Junius consacré à Chesterton et paru dans L'Écho de Paris)

 

L’attirance de l'Eglise

Une jeune revue, la Nouvelle Revue Française, publie, dans son numéro du 1er août un article qui dépasse, par le sujet et par la forme, l'ordinaire composition littéraire. C'est la traduction – remarquable et faite de main d'artiste – d'un chapitre d'un philosophe anglais, Gilbert-Keith Chesterton. Je dis philosophe, parce que la pensée est ici d'ordre philosophique, la logique serrée, la composition rigoureuse, malgré la fantaisie. Mais l'ardeur du style, la fréquence et souvent la beauté de l'image permettraient d'appeler lyrique ce morceau intitulé les Paradoxes du christianisme.

M. Chesterton, qui est un écrivain célèbre, et que nous appellerions « un jeune maître » –  40 ans à peu près –  fut élevé dans l'incroyance, Selon les probabilités, il devait commencer par couler à fond. C’est ce qui eut lieu. « J'étais un païen à 12 ans, dit-il, et un agnostique complet à là. 16 ». Mais bientôt la libre pensée l'inquiéta. Il s'aperçut que le christianisme, attaqué de tous côté avec une rage extrême, l'était pour des raisons contradictoires. « Un rationaliste n'avait pas plutôt démontré qu'il était trop à l'Est qu'un autre démontré avec une clarté égale, qu'il était trop à l’ouest. ». Pour plusieurs de ses ennemis, le christianisme est opposé à la joie ; pour d'autres, par son dogme de la providence, « il loge l’humanité dans une chambre de bébé, blanche et rose ». Pour plusieurs de ses ennemis, il donne trop de conseils de douceur ; pour d'autres, il est une cause de guerre perpétuelle. Pour, plusieurs de ses ennemis, il prêche une doctrine trop austère et d'autres lui reprochent le luxe ses autels, ses ornements d'or et d'argent. Les exemples pourraient être multipliés, presque à l’infini. Si toutes ces accusations étaient fondées, se demande Chesterton, quel singulier monstre serait le christianisme, en qui se réuniraient tous les contraires ?

C'est une explication peu satisfaisante, il est vrai. Mais il y en a une autre et qui apparaît au philosophe dans une clarté grandissante « Peut-être après tout est-ce le christianisme qui est sain et ses critiques qui extravaguent en divers sens. » Il faut voir comment il développe cette idée ; avec quel humour, quelle souplesse, quelle justesse il montre, dans l'Eglise catholique, le point d'équilibre entre des forces dont aucune n'est sacrifiée, entre la famille féconde et la virginité, entre la sévérité et la mansuétude, entre la richesse et la pauvreté, et comment il la magnifie pour n'avoir jamais cédé à la mode du jour, à la mode qui est le piège renaissant et mortel.

Je signale ces pages, parce qu'elles sont, après bien d'autres, un signe de notre temps, La guerre faite su âprement à l'Eglise, et, partant, de passions et d'intérêts ameutés, lui vaut sans doute des trahisons, des abandons, notamment parmi les illettrés et les superficielles, mais elle éveille des adhésions retentissantes, des ripostes imprévues, des ardeurs jeunes eu toutes nations. Elle ressuscitera bien d'autres énergies. Ce que nous entendons, -ce n'est encore que la diane matinale dans les camps endormis. Ecoutez ces phrases et vous comprendrez pourquoi au début de ce billet, j'ai parlé de ka beauté de l'œuvre et de la maîtrise du traducteur « L'Église des premiers jours allait à l’allure furibonde d'un cheval de guerre, et pourtant ce serait une insulte à l'histoire de dire qu’elle se soit jamais emballée sur une seule idée, comme un vulgaire fanatisme. Elle obliquait à droite ou gauche, toujours à temps pour éviter d'énormes obstacles. Il aurait été facile d'accepter des ariens la puissance terrestre. Il aurait été facile, dans ce XVIIe siècle calviniste, de tomber dans le puissant fond de la prédestination. II est facile d'être un fou ; il est facile d'être un hérétique ; il est facile d'être un moderniste ; il est facile d'être un snob. Il est facile de laisser le siècle faire à sa tête ; il est difficile de garder la sienne… Il aurait été trivial et commode de tomber dans l'une quelconque de ces modes du jour, depuis le gnosticisme jusqu'à la « science chrétienne ». Mais, de les avoir évitées toutes, là est l'étourdissante aventure Et, dans ma vision, le char céleste vole en foudre à travers les âges, les stupides hérésies épandues et vautrées à terre, la folle vérité chancelante, mais debout ! »

 

 

[Retrouver ces documents et les retranscrire demande beaucoup de travail. Merci de votre accueil et de votre indulgence devant les erreurs éventuelles qui pourraient s'y trouver.]

 

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Published by Les amis de Chesterton - dans Un peu d'histoire
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