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30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 01:11


On me pardonnera de revenir, j’espère, sur les rapports entre George Orwell et G.K. Chesterton. En fait, deux parutions m’y poussent, même si dans le fond, elles n’éclairent pas pour moi ce qui est une énigme : comment ces deux hommes qui défendirent les droits de « l’homme ordinaire » n’ont pu trouver un terrain d’entente ? En fait, cette énigme est celle des ressentiments d’Orwell vis-à-vis de Chesterton, lequel était mort au moment  où le premier arrivait enfin à se faire entendre en dehors des cercles étroits de la gauche britannique.  Je ne peux m’expliquer cette aversion d’Orwell que par l’emprise de l’idéologie, ce qui contraste fortement avec le portrait qu’en dressent habituellement nombre de ses actuels admirateurs.

Dans la biographie très intéressante, bien que vraiment très anglo-saxonne, de George Orwell, signée Bernard Crick que viennent de rééditer les éditions Flammarion (collection « Grandes biographies »), il est fait mention à quelques reprises de Chesterton.
À la page 223, on peut ainsi lire :
« Le 29 décembre 1928 parut sa première publication en anglais : “Un journal à deux sous”, dans le G.K.’s Weekly (G.K. Chesterton). C’était le récit ironique d’une tentative par la droite française de fabriquer un journal presque gratuit. »
On notera que l’ironie se trouve aussi ailleurs. Dans le fait que George Orwell, qui signe encore de son vrai nom (E.A. Blair) écrive dans le journal « distributiste » (ni socialiste, ni capitaliste) de Chesterton.
Bernard Crick, qui ne cache à aucun moment son admiration pour son sujet, a su cependant conserver une certaine distance critique. De ce fait, il ne cache rien de ce qui pourrait être considéré comme contraire à l’image d’Orwell telle qu’elle est véhiculée aujourd’hui. Je le cite (p. 314) :
« Orwell pouvait toujours raconter à Brenda Salkeld qu’il gardait ses distances avec ces socialistes qui auraient voulu le voir mort, mais il n’était guère convaincant, ni pour elle, ni pour Kay, à qui il avait affirmé que “ce dont avait besoin l’Angleterre, c’était de suivre le genre de politique prônée par le G.K.’s Weekly de Chesterton (une forme d’anticapitalisme et de “Joyeuse Angleterre” agraire et médiévale)”. Orwell savait que ce genre de retour en arrière était impossible, précisément à cause de la probabilité d’une guerre d’un type nouveau et spécifique. »
On voit l’ambivalence d’Orwell, à la fois tenté par le « distributisme » et conscient des difficultés de le mettre en œuvre.  Nous sommes alors en 1935. On est loin encore des positions qu’il émettra pendant la Seconde Guerre mondiale.

On trouve celles-ci exprimées dans un livre qui vient de paraître aux éditions Agone. Il s’agit d’un recueil des chroniques publiées par Orwell entre 1943 et 1947 dans l’hebdomadaire de gauche Tribune. Titré À ma guise, du nom de la rubrique d’Orwell, ce recueil est particulièrement bien fait. Il faut saluer, en effet, le travail de l’éditeur qui offre une édition soignée, accompagnée de notes, d’un index des noms cités et d’un petit glossaire orwellien des plus utiles. Encore une fois, il faut saluer la qualité de ce travail éditorial que l’on ne retrouve plus guère chez des éditeurs plus importants.
On regrettera d’autant plus la petite erreur qui s’est glissée au sujet de la « Weekly review », sujet qui touche directement à Chesterton. La notice qui est consacrée à cette revue stipule qu’elle a été fondée en 1911 et qu’elle a été dirigée notamment par Chesterton et Hilaire Belloc. Les choses en fait sont un peu plus compliquées.
L’organe de presse qui prend naissance en 1911 s’appelle « The Eye-Witness ». Il est fondé par Cecil Chesterton et Hilaire Belloc. En 1914, « The Eye-Witness » devient  « The New Witness », toujours avec Cecil Chesterton et Hilaire Belloc. À la mort de son frère Cecil, G.K. Chesterton accepte en 1918 d’en prendre la direction, une tâche pour laquelle il n’était manifestement pas fait. « The New Witness » continue d’exister sous ce titre jusqu’en 1924, année où sur pression amicale Chesterton accepte de le transformer en G.K.’s Weekly pour que le journal puisse bénéficier de sa notoriété. L’édition pilote date de la fin 1924 et le G.K’s Weekly démarre en 1925. Jusqu’en 1936, année de sa mort, Chesterton y consacre son temps et une grande partie de son argent. C’est aussi cette année-là, après la mort de Chesterton, que le journal se transforme en « Weekly review », et ce jusqu’en 1948, année de sa disparition. Chesterton n’a donc pas pu diriger la « Weekly review » comme l’affirme ce glossaire orwellien, même si celui-ci indique dans la notice consacrée à Chesterton lui-même que la revue a longtemps été appelée G.K.’s Weekly.


Ces chroniques d’Orwell, que j’avais pour ma part lues en anglais (enfin celles qui concernent Chesterton) confirment mes impressions sur l’incapacité radicale d’Orwell à saisir Chesterton, au-delà même des différences idéologiques. En faire le "chef de file du néo-pessimiste anglais " est littéralement  une ineptie et une affirmation qui ne tient pas la route. La vie même d’Orwell, selon les descriptions de Bernard Crick, est d’ailleurs à l’opposé de la joie profonde de Chesterton. Peut-être, au fond, que la différence profonde entre les deux hommes tient à des caractères complètement opposés sur lesquels se seraient greffées des oppositions d’idées.

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29 octobre 2008 3 29 /10 /octobre /2008 01:26

L’abbé Guillaume de Tanoüarn, dans son MetaBlog, a évoqué à propos de la sortie de L’Univers de Chesterton le « thomisme » de G.K.C.. À ce sujet, il écrit notamment que ce thomisme est « très gilsonien, très franciscain et assez peu dominicain ».
C’est à peu près bien vu. Dans son Saint Thomas, (dont on trouve une traduction chez DMM, une autre aux éditions Saint-Rémi et encore une autre sur le site docteurangelique), Chesterton consacre plusieurs pages à saint François pour lequel il avait une grande dévotion.
Son thomisme était-il « gilsonien » ? On entre ainsi dans des querelles d’interprétations de l’œuvre de saint Thomas, sujet pour lequel mes compétences ne sont pas très étendues. Ce que l’on peut dire concerne d’abord l’histoire de la rédaction par Chesterton de son Saint Thomas. Après avoir commencé à dicter son livre à sa secrétaire Dorothy Collins, Chesterton s’est arrêté. Il en était arrivé à peu près à la moitié de l’ouvrage et jusqu’ici l’écrivain n’avait rien lu de spécifique sur son sujet. Alors, se tournant vers Dorothy Collins, il lui a demandé de se rendre à Londres et de lui rapporter des livres sur saint Thomas. « Lesquels ? » lui a demandé la secrétaire. Comme Chesterton était incapable de répondre à cette question, il a donc demandé au Father O’Connor (le modèle de Father Brown) de lui fournir une liste de livres, à la fois des classiques et des ouvrages récents sur le sujet.
Lesquels ? J’avoue que je n’en sais rien, hélas. Toujours était-il que selon Dorothy Collins, Chesterton a lu ces livres, ou plus exactement, il les a parcourus. Aucun n’a été annoté, à l’exception d’un croquis représentant saint Thomas, près d’un paragraphe consacré à l’affaire Siger de Brabant, sur lequel Chesterton revient longuement dans le troisième chapitre consacré à « La révolution aristotélicienne ». Ayant lu cette documentation, il a continué à dicter la fin de son propre livre, sans plus jamais se reporter à ces ouvrages. Rappelons que ce livre consacré à saint Thomas est de 1933. Trois ans plus tard, Chesterton ira rejoindre définitivement saint Thomas.

Le rapport avec Gilson ? Il est simple. Étienne Gilson, éminent spécialiste de la philosophie médiévale, et à ce titre de saint Thomas d’Aquin, avait déjà manifesté de l’admiration pour Greybeards at Play et pour Orthodoxie qu’il considérait comme l’un des meilleurs livres d’apologie. Devant le Saint Thomas de Chesterton, il confessera que celui-ci faisait son désespoir puisqu’ayant étudié toute sa vie saint Thomas il aurait été incapable d’écrire un tel livre. Selon Maisie Ward, dans sa première biographie de Chesterton, Étienne Gilson serait revenu après la mort de l’écrivain sur son Saint Thomas :
« Je le considère [Saint Thomas d'Aquin par Chesterton] comme étant, sans comparaison possible, le meilleur livre jamais écrit sur S. Thomas. Rien de moins que le génie peut rendre compte d'un tel accomplissement. Tout le monde admettra sans aucun doute qu'il s'agit d'un livre "brillant", mais peu de lecteurs qui ont passé vingt ou trente années à étudier S. Thomas d'Aquin, et qui ont, peut-être, eux-mêmes publié deux ou trois volumes en la matière, ne pourront manquer de percevoir que la soi-disant "vivacité" de Chesterton a humilié leur érudition. Il a deviné tout ce qu'ils avaient essayé de démontrer, et il a dit tout ce qu'ils avaient plus ou moins maladroitement essayé d'exprimer par des formules académiques. Chesterton fut un des penseurs les plus profonds qui aient jamais existé; il était profond parce qu'il avait raison; et il ne pouvait pas s'empêcher d'avoir raison; mais il ne pouvait non plus s'empêcher d'être modeste et charitable. Aussi laissait-il ceux qui pouvaient le comprendre reconnaître qu'il avait raison et qu'il était profond. Auprès des autres, il s'excusait d'avoir raison et compensait le fait d'être profond en étant spirituel. C'est tout ce qu'ils voient en lui.
 Étienne Gilson »

(Merci à Georges Allaire pour m’avoir fourni la traduction de ce texte).
Je ne suis pas certain que cela fasse au sens technique du terme de Chesterton un « gilsonien », mais cela montre bien le rapport intellectuel entre les deux hommes. (Nous avions déjà évoqué cette question ICI)
Mais, alors, ce livre de Chesterton sur Saint Thomas, est-il « peu dominicain » comme l’affirme l’abbé de Tanoüarn ? Là encore, je ne voudrais pas entrer dans un débat qui dépasse mes compétences. D’instinct, en lisant cette affirmation, j’avais tendance à donner raison à son auteur. Mais une petite voix, un Jiminy Cricket, me soufflait que je ferais bien d’aller aux textes, un conseil qu’il faut toujours suivre. Je me suis alors souvenu de l’édition Plon de ce Saint Thomas d’Aquin, traduit par Maximilien Vox et édité en France en 1935. Le texte de Chesterton est précédé d’une préface du Père Gillet, o.p., qui n’était alors que le Maître général de l’Ordre de saint Dominique. À la stupéfaction de nombre de Dominicains, il recommanda la lecture de ce livre dans l’Ordre.
Que dit-il dans cette préface ? Comme elle est assez longue (11 pages), je n’en donne que quelques extraits, les premières lignes :
« Chesterton, quand il écrit, dessine de main de maître. Il excelle surtout dans l’art du portrait. Celui qu’il vient de tracer de saint Thomas d’Aquin est sans contredit un chef-d’œuvre. Pour ma part je n’en connais pas de mieux brossé, ni de plus ressemblant. Sans doute c’est peint à la Chesterton, de façon un peu déconcertante pour ceux qui ne connaissent ni le modèle ni l’artiste. Mais ceux qui les connaissent tous les deux, quand ils liront ce livre, auront sûrement comme moi l’impression que saint Thomas a bien fait d’attendre sept siècles pour confier son portrait à Chesterton.
Certes ce n’était pas une entreprise facile de peindre au vingtième siècle un philosophe du treizième, surtout en laissant délibérément de côté la méthode et la technique scolastiques, pour n’utiliser que des mots courants, des images et des comparaisons tirées de la littérature et de la vie modernes.
“J’ai tenté d’esquisser, écrit Chesterton, d’une main gauche et malhabile, mais avec amour, les contours de sa philosophie, pour en donner le goût et la curiosité.” Rassurez-vous, Chesterton ; vous avez réussi bien au delà de l’esquisse que vous rêviez de faire. Pas de trace de “main gauche et malhabile” dans ce livre. Mais pour ce qui est de l’amour qui l’a inspiré, oui, cela se sent de la première ligne à la dernière. Et c’est pour cela sans doute que c’est si émouvant et si beau ! À mon tour je voudrais, mais alors vraiment d’une main gauche et malhabile, bien qu’avec autant d’amour, donner le goût et la curiosité de lire le livre de Chesterton, même à ceux qui par hasard seraient tentés de jeter un coup d’œil sur la préface. (…) »

Là encore, je ne suis pas certain que cette préface fasse au sens technique du terme du Saint Thomas de Chesterton un livre dominicain. En tous les cas, cette pièce historique montre l’accueil réservé par le Maître de l’Ordre à ce petit livre, toujours aussi savoureux.  Tellement savoureux, au demeurant, qu’il enchantera jusqu’à G.B. Shaw en personne…

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3 octobre 2008 5 03 /10 /octobre /2008 09:26






















9 février 1908. Ce portrait est publié dans un article signé G.B. Shaw  et qui attaque Chesterton et Belloc. C'est à G.B. Shaw que l'on doit la création de cette chimère qu'est le "Chesterbelloc", manière de faire sentir au public que Chesterton et Belloc marchent main dans la main.














19 juillet 1914. Un article qui rapporte pourquoi Chesterton ne veut pas visiter New York et qui le représente en juge anglais.














7 mai 1916. L'article est consacré à trois géants de la littérature contemporaine : Kipling; Chesterton et Shaw, à l'occasion de la parution de trois études différentes consacrées à chacun d'eux. Le livre portant sur Chesterton est signé Julius West et s'intitule A critical study.

















Ce très beau portrait de Chesterton a été publié le 21 mai 1916 dans le cadre d'un article rapportant un entretien entre l'auteur anglais et Harendranath Maitra, rédacteur en chef de A voice from India, publication publiée à Londres et auteur de Hinduism : the world ideal (Cecil Palmer and Hayward éditeurs) et préfacé par un certain… G.K. Chesterton.
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2 octobre 2008 4 02 /10 /octobre /2008 09:12
Pour finir – il le faut bien, malgré l'intérêt et la richesse du thème –, voici quelques citations de Chesterton sur l'homme ordinaire.



« L’homme ordinaire a toujours été sain d’esprit parce qu’il a toujours été un mystique. Il accepte la pénombre. Il a toujours un pied posé sur la terre, l’autre dans le royaume des fées. Il se réserve toujours la liberté de douter de ses dieux ; mais aussi – au contraire de l’agnostique moderne – celle de croire en eux. Il est plus soucieux de vérité que de logique ».
Orthodoxie

L’homme ordinaire « admire la jeunesse parce qu’elle est jeune, la vieillesse parce qu’elle ne l’est pas ».
Orthodoxie

« Le soin des choses les plus terriblement importantes doit être laissé aux hommes ordinaires ».
Orthodoxie

« La piété produit la grandeur intellectuelle précisément parce que la piété en elle-même n’a rien à faire avec la grandeur intellectuelle. La force de Cromwell résida dans sa piété ; mais ce qui fit la force de la religion, c’est qu’elle pouvait parfaitement se passer de Cromwell, qu’elle ne se souciait pas plus de lui que de quiconque. Son valet, tout comme Cromwell, avait le même droit à une bonne place dans les flammes de l’enfer. Il a toujours été dit, du reste, et avec beaucoup de vérité, que la religion permet à l’homme ordinaire de se sentir un homme extraordinaire ; mais il est tout aussi vrai qu’elle fait que l’homme extraordinaire se sent un homme ordinaire. »
Dickens


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1 octobre 2008 3 01 /10 /octobre /2008 09:06


La formule « extraordinairement ordinaire ou ordinairement extraordinaire », à propos du saint, modèle de l'homme ordinaire, n’est pas innocente. Elle montre la difficulté ; elle indique l’ambivalence même du saint.
Chesterton d’ailleurs ne le cache pas : « Les saints se recrutent parmi tous les types d’hommes, mais tous ont en commun d’être à la fois uniques et universels ; nous irons jusqu’à dire que les saints se distinguent des hommes ordinaires en ceci surtout qu’ils sont prêts à se confondre avec les hommes ordinaires. Il faut ici prendre le mot ordinaire dans son sens originel et noble : qui n’est pas sans rapport avec le sens du mot ordre. Un saint est toujours fort au-dessus du désir de se distinguer ; il est le seul type de grand homme qui ne se prenne jamais pour un grand personnage ».
Le saint est donc véritablement cet homme extraordinaire qui ne cesse de nous mettre, par son humilité, sur le chemin d’une vie ordinaire. Il démontre par sa sainteté même – laquelle le distingue d’une certaine manière du reste des hommes – qu’il n’est pas sain de prendre en compte abusivement les cloisons entre les hommes. Le saint est un rappel insistant et vivant de la noblesse de l’homme ordinaire, de l’homme commun.
D’où vient cette insistance ? Du Christ lui-même. Il s’agit de la clef d’or que Chesterton a cherchée une partie de sa vie et qui ouvre la porte à une véritable compréhension du monde. L’importance de l’homme ordinaire trouve son origine historique et métaphysique dans un événement extraordinaire et d’une humilité exemplaire : le mystère de l’Incarnation. Pour Chesterton, le respect de l’homme ordinaire prend sa source dans le mystère de l’Incarnation et c'est ce qui le distingue radicalement d'un Orwell. Il a pu ensuite suivre son propre cours, grossir en importance et en suffisance. N’empêche !  Le respect et le souci de l’homme ordinaire se fondent sur cet enfant né dans l’humilité d’une grotte. À Bethléem en Judée, un basculement s’est, en effet, opéré. L’infiniment grand s’est rendu infiniment petit. La grandeur et la souveraineté ont revêtu les habits de la pauvreté et de l’humilité. L’origine de toute chose, de tout être s’est rendue dépendante d’un homme et d’une femme. « Le Christ, estime Chesterton, ne s’est pas abaissé au niveau du monde, mais plus bas que le niveau du monde ».

Sur "La Politique de l'homme ordinaire", voir le chapitre 7 du Pour le réenchantement du monde, une introduction à Chesterton, par Philippe Maxence, aux éditions Ad Solem.
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30 septembre 2008 2 30 /09 /septembre /2008 09:01
Pour approcher la conception extraordinaire de la démocratie chestertonienne, il faut donc prendre le chemin de l’homme ordinaire, de l’homme commun. Toute la politique de Chesterton y est ordonnée. Toute son existence, Chesterton a défendu la position de l’homme de la rue, de l’homme commun, contre les gens en place, contre les oligarchies financières, intellectuelles ou politiques. Il n’a cessé de mener cette lutte, depuis le combat du scandale Marconi mené en commun avec son frère Cecil dans la presse jusqu’aux actions de la Ligue Distributiste, incarnation de sa pensée politique.




Dès son enfance, Chesterton montre un véritable respect des hommes de la rue, comme le révèlent ses carnets d’adolescents. Ce respect s’étend aux objets ordinaires, comme le montre magnifiquement l’un de ses premiers ouvrages, Le Défenseur.
À de très nombreuses reprises, Chesterton évoque l’homme ordinaire (ordinary man) ou l’homme commun (common man) dans son œuvre. En établir un recensement précis et scientifique serait une œuvre de longue haleine, utile mais fastidieuse. Sans entrer ici dans une exégèse par trop précise, soulignons quand même que ces termes désignent soit l’homme en général (nous sommes tous des hommes… ordinaires), soit l’homme des classes sociales humbles ou moyennes, opposé alors à la haute bourgeoisie financière ou à l’aristocratie, sans oublier les politiciens arrivistes, oligarchie moderne.
Chesterton emploie également la terminologie d’homme ordinaire pour décrire la qualité d’un personnage, même extraordinaire, c’est-à-dire célèbre. L’aspect hors du commun d’une telle personnalité vient alors, selon lui, de ce qu’elle a gardé en elle les qualités et les vertus de l’homme ordinaire. Le portrait de Dickens que trace Chesterton est révélateur de ce point de vue. Selon lui, « il prenait aux choses à peu près autant d’intérêt que tout le monde, mais il les sentait plus vivement ». Pour Chesterton, Dickens est donc un homme ordinaire, à la différence qu’il apporte plus d’agitation, davantage d’excitation à ce qu’il entreprend. Il en possède surtout les qualités et les vertus : « Le trait particulier du caractère de Dickens, c’était l’alliance du sens commun et d’une sensibilité peu commune » .
Finalement, oui, pour Chesterton l’homme ordinaire est celui qui a gardé intact le sens commun, qualité souvent atrophiée chez ceux qui se sont élevés à un rang social ou qui s’occupent uniquement de plaisir intellectuel.

Si l’homme habillé du manteau de la célébrité, de la gloire et de la reconnaissance, peut conserver en lui les qualités foncières de l’homme ordinaire, il existe cependant un autre type de personnage encore plus extraordinairement ordinaire ou ordinairement extraordinaire. Il s’agit du saint, qui possède lui aussi, à un degré souvent éminent, le sens commun joint à une sensibilité peu commune. Mais le saint est-il vraiment un homme ordinaire ?

(À suivre…)

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29 septembre 2008 1 29 /09 /septembre /2008 08:31
Nous avons évoqué la rencontre intellectuelle entre Chesterton et Orwell au sujet de quelques thèmes communs, dont le principal est le respect des deux hommes, et fondement de leur philosophie politique, pour l'homme ordinaire. Mais justement ! Que dit Chesterton de cet "homme ordinaire", qui nous semble plus une notion abstraite qu'une réalité concrète.



Maître du paradoxe, Chesterton ne cesse de surprendre. Et, en bien des domaines, il n'est pas là où on l'attend. Le cas le plus frappant reste son adhésion permanente à la démocratie. On pourrait citer Churchill  : « la démocratie est un mauvais système, mais elle est le moins mauvais de tous les systèmes ». Pour Chesterton, c’est (presque) l’inverse qui est vrai : la démocratie est le meilleur des systèmes parce qu’elle n’est pas d’abord un système, mais un sentiment. « La chose réellement nécessaire au fonctionnement normal d’une démocratie, écrit-il dans Hérétiques, ce n’est pas simplement un système démocratique ou même une philosophie démocratique, c’est le sentiment démocratique. (…) C’est une sorte d’attitude instinctive qui nous fait ressentir que les choses sur lesquelles les hommes s’accordent sont sans aucune importance, et que toutes les choses dans lesquelles ils diffèrent, comme le cerveau, sont presque indiciblement sans importance » .
La démocratie, pour Chesterton, n’est donc pas réductible à un système, à un régime politique particulier. Dans Hérétiques toujours, il précise que le sentiment démocratique, sentiment diffus et difficilement définissable, renvoie surtout à une certaine attitude devant les hommes.
Présentée ainsi, l’approche chestertonienne conserve quelque chose de trop abstrait. Lui-même ne s’est pas exprimé de cette façon. Quand il veut dépeindre concrètement ce difficile sentiment démocratique, il prend un exemple. Il ne reste pas dans le monde des idées pour éviter de tomber dans l’hérésie ou l’idéologie. 
Abstraite, la démocratie ne serait plus un sentiment, une réalité avec une épaisseur humaine, mais un système. C’est toute la différence qui existe entre la démocratie communale et l’Organisation des Nations unies. Chesterton évoque donc, à titre d’exemple, des réactions ordinaires devant la vie et la mort. « Nous dirions à la suite d’une découverte quelque peu troublante : “il y a un homme mort sous le sofa”. Il est peu probable que nous disions : “Il y a un homme d’une grande distinction naturelle mort sous le sofa”. Nous dirions : “Une femme est tombée à l’eau”. Nous ne dirions pas : “Une femme d’une haute éducation est tombée à l’eau ». Le sentiment démocratique ressemble à ce type de réaction ordinaire devant les réalités essentielles de la vie ordinaire. Il se porte sur l’homme avant de se porter sur ce qui le distingue des autres.
C’est aussi le premier principe de la démocratie selon Chesterton, tel qu’il la présente dans Orthodoxie. Il découle du fait que « le soin des choses les plus terriblement importantes doit être laissé aux hommes ordinaires ». Et le gouvernement appartient à cette catégorie à la fois ordinaire et importante, ou plus exactement, importante parce qu’ordinaire et ordinaire parce qu’importante. « Gouverner, c’est au contraire un acte analogue à celui d’écrire des lettres d’amour ou de se moucher. Nous voulons qu’un homme le fasse lui-même, le ferait-il mal » . Toute la politique de Chesterton découle de cette affirmation. C’est un appel au retour à la responsabilité et au pouvoir qui doit lui être associé en même temps qu’une défense percutante et inattendue du droit de propriété privée.


(À suivre)…




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27 septembre 2008 6 27 /09 /septembre /2008 18:18
Suite de notre présentation rapide du regard posé par George Orwell sur G.K. Chesterton. Une erreur de manipulation hier a fait que les abonnés ont reçu dans la même journée deux envois au lieu d'un. Toutes nos excuses.



Dans la série des articles As I please de 1944, George Orwell prend plusieurs fois Chesterton pour cible. Ce qui ne passe pas ? C’est au fond son catholicisme. Il lui reproche de pousser trop loin les conséquences des hérésies pour prétendre juger les croyances qui ne sont pas les siennes (As I please, Tribune, 27 octobre 1944). De manière assez malhonnête, il prend Chesterton à témoin pour juger que l’enfer n’est pas une notion sérieuse puisque les croyants eux-mêmes ne lui apportent pas toujours un regard sérieux (As I please, Tribune, 14 avril 1944). Pour ce faire, il cite effectivement un poème absolument pas sérieux de Chesterton qui n’apporte pas de l’enfer une vision très épouvantable. Mais Orwell isole ici un texte parmi une œuvre de plus de cent livres. Et un texte qui ne porte pas d’abord sur l’enfer. On aurait pu lui rétorquer qu’en illustrant le totalitarisme par l’histoire d’une ferme d’animaux il ne montrait pas ce dernier sous un jour très sérieux. Il aurait pu aussi citer cette phrase de Chesterton : « l’enfer est le grand compliment de Dieu à la réalité de la liberté humaine et de la dignité du choix de l’homme ».
En revanche, dans un autre article (As I please, Tribune, 23 juin 1944), tout en estimant que la vision de Chesterton était fausse et qu’elle reposait en partie sur une certaine ignorance, il lui reconnaît d’avoir eu le courage d’attaquer le riche et le puissant et de mettre ainsi sa carrière littéraire en péril. De la même manière, dans un article de Tribune, du 2 novembre 1945, Orwell s’inspire d’un jugement de Chesterton (« Good Bad Books ») qu’il prend en titre pour évoquer ces ouvrages sans grandes qualités mais que l’on peut lire.


La pensée politique de Chesterton ne passe absolument pas. Orwell l’évoque en passant dans son très important article : James Burnham and the Managerial Revolution, paru dans Polemic, en mai 1946. Michéa évoque longuement cet article (à partir de la page 66) dans son livre Orwell, anarchiste tory. Il remarque que Chesterton a prévu la disparition de la démocratie et de la propriété privée et son remplacement par une société d’esclaves, un monde soit capitaliste soit communiste. Au passage, Orwell s’en prend davantage à Hilaire Belloc en estimant que son livre Servile State est fatiguant et que la solution qu’il préconise (c’est aussi celle de Chesterton), à savoir le retour à la propriété rurale de petite taille est, pour beaucoup de raisons, impossible. On est un peu déçu de voir qu’Orwell affirme ici sans rien démontrer. Il ne discute même pas ; il évacue le sujet. Chesterton, dès 1926, a pris soin, dans Outline of sanity, de répondre à ce type d'accusation tout en mettant en avant l’absence de capacité de débat chez ceux qui prétendent s’opposer aux idées politiques du ChesterBelloc.


C’est peut-être dans Notes on Nationalism, (Polemic, octobre 1945) que les critiques d’Orwell sont les plus pertinentes. Non pas lorsqu’il reproche à Chesterton – après avoir reconnu « son talent considérable » – d’œuvrer sans relâche pour le catholicisme. Il est curieux quand même de voir un écrivain qui lui-même a défendu un idéal ne pas comprendre un autre écrivain défendre le sien. Il reproche en fait au catholique Chesterton de préférer les pays latins aux pays anglo-saxons parce que les uns sont catholiques et les autres sont protestants. Mais c’est refuser de voir combien la religion a marqué profondément les manières de vivre. Orwell a raison, en revanche, lorsqu’il souligne que Chesterton se fait une idée des Français qui ne correspond certainement pas tout à fait à la réalité. Il s’étonne de voir ce démocrate et cet anti-impérialiste chanter la guerre à travers deux poèmes, Lepanto ou la Ballade de sainte Barbe. Mais il faudrait replacer l'écriture de ces poèmes dans leur contexte. Il souligne son jugement sur Mussolini et il dénonce sa vision de l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale. De fait, La Barbarie de Berlin apparaît aujourd’hui comme une œuvre de propagande ainsi d’ailleurs que Les crimes de l’Angleterre.

(À suivre…)
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26 septembre 2008 5 26 /09 /septembre /2008 21:00
J’ai découvert George Orwell par la lecture de Jean-Claude Michéa, et notamment par la lecture d’Impasse Adam Smith, brèves remarques sur l’impossibilité de dépasser le capitalisme par la gauche (Champs/Flammarion). Comme toujours, Michéa se réfère à plusieurs reprises à Orwell, qui est certainement celui qui a le plus marqué sa pensée. La lecture récente de son célèbre Orwell, anarchiste tory, qui connaît sa quatrième édition chez Climats, a bien évidemment renforcé ma curiosité vis-à-vis d’Orwell. De ce dernier, je ne connaissais, au fond, que 1984 et La Ferme des animaux, deux ouvrages sur le phénomène totalitaire. 1984, notamment, est intéressant au regard de Chesterton parce que ce dernier a également consacré une sorte de livre d’anticipation, Le Napoléon de Notting Hill, écrit pour sa part en 1904, et qui est censé se dérouler également en 1984.
J’ai été frappé à la lecture de Michéa sur Orwell de voir combien certains thèmes sont communs à Chesterton et à l’auteur de 1984. Ils ont notamment le même intérêt pour Charles Dickens, et surtout, ils défendent l’un et l’autre « l’homme ordinaire » et la notion de « common decency » (morale commune). De ce fait, en raison de ces points communs, en sachant qu’ils pouvaient être compris et entendus de manière bien différente chez les deux hommes, j’ai voulu savoir la vision qu’avait Orwell de Chesterton.
Les deux hommes ne sont pas de la même génération. Chesterton a un pied dans le XIXe siècle et achève sa course terrestre en 1936. Orwell est né en 1903 et il meurt en 1950. Ses premiers écrits publiés datent des années trente alors que Chesterton publie Greybeards at Play en 1900. Surtout, les deux hommes appartiennent à des horizons religieux et politiques différents. Chesterton deviendra catholique ; ce qui n’est pas le cas d’Orwell. Ce dernier se réclame de la gauche non marxiste ; ce qui n’est pas le cas de Chesterton. Le fossé n’est pas négligeable, malgré les points de rencontre postmortem que nous pouvons trouver.
Et de fait, en allant effectuer quelques sondages dans des articles d’Orwell, je trouve bien cette incompréhension et cette opposition que j’imaginais.
Orwell estime en 1945 que Chesterton est un antisémite (article « Anti-Semitism in Britain » février 1945) et qu’il n’a cessé de se moquer des Juifs dans ses écrits (Il parle de « tirades sans fin »). L’accusation est lourde, car 1945, c’est aussi l’année de la prise de conscience universelle de la volonté de destruction systématique des Juifs par les nazis. Seulement, en 1945, Chesterton n’est plus là pour se défendre. Il est mort depuis 1936. La question de l’antisémitisme de Chesterton ne peut être évacuée comme elle ne peut être traitée à la légère. Un article de « The New Yorker magazine » (7 et 14 juillet 2008), cet été, a relancé le débat. J’espère avoir le temps d’y revenir à fond, car le sujet est vraiment trop important. Dickens aurait pu être un pont entre les deux hommes. Et bien, justement pas ! Orwell accuse Chesterton, lequel comme critique de Dickens était reconnu à son époque et le reste aujourd’hui encore, d’avoir projeté sur l’écrivain anglais ses propres idées. On trouve cette vision exprimée dans un article de 1939. Il reproche également à Chesterton de faire de Dickens un défenseur du « pauvre », mais en réduisant celui-ci aux petits commerçants et aux domestiques.

(À suivre…)
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13 septembre 2008 6 13 /09 /septembre /2008 00:12

Suite et fin du texte d'Henri Massis, présentant Hérétiques lors de sa première édition dans la collection du Roseau d'or, aux éditions Plon :


Par « orthodoxie » Chesterton entendait alors la théologie chrétienne « dont le Credo des apôtres est le sommaire » ; il réservait encore la question de savoir à quel siège appartenait la primauté : il allait y répondre, quelques années plus tard, en se convertissant au catholicisme romain. Mais il avait déjà beaucoup d’idées catholiques et, de son propre aveu, sa manière de voir, en somme, a peu changé :
« Le catholicisme, dit-il, nous apporte une doctrine. Ce n’est pas seulement une autorité ecclésiastique, c’est aussi une base qui sert à établir le jugement. » Voilà ce que le polémiste avait entrevu au vif de l’action contre les « hérétiques » ; ne mettant ses idées à l’épreuve, il en avait senti l’efficace. Cette même vérité qui lui avait servi à se garder à gauche, à se garder à droite, n’était-elle pas, selon apparence, la Vérité ?
Hérétiques venant après Orthodoxie, l’expérience pouvait être récusée. Orthodoxie suivant Hérétiques est l’irréfutable témoignage d’une haute conquête spirituelle qui a été atteinte par les humbles voies ouvertes à chacun.
Henri Massis.
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